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Chapitre 14 L’Art souverain

Quand j’entrai chez mon ami, il lisait à haute voix :
Tout passe. L’art robuste
Seul à l’éternité

Le buste

Survit à la cité.

Et la médaille austère

Que trouve un laboureur

Sous terre

Révèle un empereur.

Il songea un moment, ferma le livre et dit :

« Dans cinq mille ans, – ou le nombre que tu voudras, – devines-tu ce que l’on trouvera sous l’emplacement qu’occupe aujourd’hui la ville de Montréal ? quand toute cette laideur se sera écroulée, tout ce bruit éteint… Des tuyaux d’égout, des poutres de fer, des clés de voûtes, des pierres angulaires et des ossements humains qui auraient bien pu appartenir à des bêtes brutes. Tout cela confondu dans la mort comme tout cela fut mêlé dans la vie. Aucun buste ne révélera la cité, nulle médaille n’évoquera l’empereur. Le ciment, la brique et l’acier, de leur poids lourd, auront écrasé la statue. Sur cet amas de froide matière, personne ne sentira flotter l’âme des ruines. Cette ville n’aura pas laissé plus de vestiges glorieux que celles qui gisent sous les eaux noires de la Mer Morte. Chez elle, l’art n’eut jamais de place, pas même dans sa corruption. Le Temple de la Bourse y était plus fréquenté que les églises, et ses plus vastes monuments furent des entrepôts, des prisons et des conciergeries. Elle fut basse, et l’argent y sonnait plus haut que l’idéal. Peut-être découvrira-t-on, d’un coup de pioche, une vieille croix dédorée, seul emblème spirituel qu’un clocher élevait sur sa turpitude et son commerce, signe unique de noblesse et de foi en quelque chose de surhumain. Quel autre objet indiquera que les hommes d’ici ont pensé ? Le livre ? S’il en reste un seul, sûrement sera-t-il d’un auteur étranger, car l’apathie, sinon le dédain de nos gouvernants pour les choses de l’esprit aura rendu impossible toute floraison littéraire. Des tableaux de nos musées, il survivra… la cloche de Louisbourg et quelques menues reliques indiennes. En somme, pour l’histoire, cette ville n’aura pas existé, et nous dormirons sans mémoire, n’ayant rien légué d’immortel à la postérité. Gautier a raison :

Tout passe. L’art robuste

Seul a l’éternité.

— C’est vrai, répondis-je, nous vivons en des temps barbares. Pas un seul des artistes que je connais qui ne songe à s’évader d’ici, tel un prisonnier au cachot. Tout leur manque. Ils gagnent leur pain quotidien à des métiers contraires à leurs aptitudes, qui absorbent leurs jours, lassent leurs énergies et découragent leur talent. Leur salaire est souvent inférieur à celui d’un cantonnier ou d’un manœuvre. Partout ils sont maintenus au dernier rang. On les considère comme des êtres bizarres, incapables d’un travail sérieux. J’ai encore dans l’oreille les paroles d’un gros politicien qui disait de Nelligan :

— C’est un brave garçon, il est très intelligent, mais il a la manie d’écrire en vers !

Je l’aurais étripé !

À moins que le vent ne change, nous sommes finis ! Un peuple sans artistes est assuré d’un éternel oubli, après une mort hâtive. Que Dieu et nos ministres nous préservent d’une pareille honte !

Mon ami me serra la main : pour une fois, nous étions d’accord.

À peine avais-je franchi le seuil de sa chambre que je l’entendis clamer :

Les dieux eux-mêmes meurent,

Mais les vers souverains

Demeurent

Plus forts que les airains !...

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