Chapitre 26 Dernières feuilles
Il ne sera pas dit que les dernières feuilles tomberont sans recevoir mon adieu.
Il y en avait une, ce matin, sur mon balcon ; elle était d’un jaune pâle avec des taches de rouille, – pas bien jolie, en vérité. Il a tant plu, cette année, que la couleur en a été partout affaiblie, je crois. Pourtant, j’ai recueilli la petite feuille et l’ai déposée entre deux pages d’un livre de Louis Mercier. Elle y dormira très à son aise, dans le frisson du vent et le parfum des prairies.
De la saison qui commence avec des feuilles vertes à la saison qui finit avec des feuilles multicolores, que d’aspects ont revêtus les arbres ! Pas ceux des rues, qui meurent de soif, qu’asphyxie la poussière et que mutilent les enfants, mais les arbres des champs et des bois, aux racines libres et que n’étouffe pas l’asphalte épaisse, ni ne meurtrissent des mains sacrilèges ! Ceux-là sont des parias qui souffrent trop pour être jamais beaux. Par tant de blessures s’est écoulée le peu de sève que la pierre bienveillante trouve encore le moyen de leur fournir, qu’ils ne font plus de feuilles que par une vieille habitude, et las, s’endorment avant l’éblouissement final. S’ils sont droits comme les autres, malgré leur rachitisme, c’est que les arbres vivent et meurent debout.
J’en ai vu un superbe – il prospérait dans un jardin – dont les branches avaient eu le malheur d’escalader le toit et de se pencher innocemment jusqu’au milieu de la rue. Elles y faisaient un petit ciel vert. Un homme armé d’une hache est monté dedans, et vous l’a réduit de moitié en moins d’un quart d’heure, par ordre de Sa Majesté très encombrante le Fil Téléphonique ! Les feuilles de celui-là sont mortes avant même d’avoir vu l’été, – les pauvres !
Sortons de la ville, la beauté est ailleurs.
Salut aux derniers frémissements d’or et de pourpre, salut au vol douloureux des dernières feuilles, salut au vent qui les porte, salut au soleil qui les embrase, et salut à la terre qui les reçoit !
Elles auront le linceul qui leur convient ; la neige immaculée les couvrira toutes, et la lune, durant les nuits limpides, veillera, avec sa garde innombrable d’étoiles, sur leur fugitive et douce fragilité !…
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