‹ BlançayChapitre 10 sur 70 · Partie I · Chapitre 10

Partie I · Chapitre 10

« Mais dites-moi donc, ma bonne mère, pourquoi mettez-vous toujours sous votre rouet ce jupon plié en quatre ? — Il le faut bien, mon cher enfant. La Dame qui loge ici-dessous prétend que le bruit de mon rouet l’incommode. Elle occupe un grand appartement : moi, je n’ai que cette petite chambre ; il est de l’intérêt du propriétaire de la préférer : il m’a menacé de me donner congé, si la dame se plaignait. Notre sort à nous autres pauvres, est d’être sacrifiés aux caprices des riches. Que voulez-vous y faire, mon cher enfant ? Le monde est comme ça ; nous ne le changerons pas. La volonté de Dieu soit faite ».

Quand je rencontrerai ce ces prétendus philosophes, dont le stoïcisme ne tient pas contre la plus petite contrariété, je les enverrai à l’école de la mère Simplet. Je crois qu’il faudra bien plus encore les y envoyer, s’il se présente quelque occasion de rendre service à ceux qui leur auront fait sentir le poids de la supériorité.

La Dame qui abusait de la sienne sur la mère Simplet, au point de la gêner dans le seul moyen qu’elle eût de gagner sa vie ; cette même Dame tombe dangereusement malade, et sa maladie, d’un genre pestilentiel, éloigne d’elle tout le monde. La bonne vieille apprend qu’elle est presque abandonnée : elle court offrir ses services. Tous les soins qu’elle lui rendit furent ceux de la sensibilité la plus vraie. Un seul être parut vouloir lutter quelque tems avec elle, c’était un Abbé ; mais à force de fureter, il apperçut un testament… … qui n’étoit pas à son profit. Il lui survint tout de suite une si grande quantité d’affaires, qu’il ne lui fut plus possible de venir que de loin en loin… tant que le danger dura. Ses visites redevinrent fréquentes, dès qu’il fut décidé que la malade en reviendrait.

On croit sans doute que la Dame convalescente va ouvrir sa bourse à la mère Simplet, et la récompenser généreusement. Point du tout : elle la paye beaucoup moins qu’une garde ordinaire, parce que, dit-elle, on n’était pas allé la chercher ; et puis on a les pauvres de la Paroisse, pour lesquels M. l’Abbé prêche tant ! La vieille, qui n’avait écouté que son bon cœur, et qui n’aurait même rien accepté, si elle n’eût pas été si pauvre, fut contente de ce qu’on lui donna. Pour moi, je revenais d’autant moins de mon étonnement, que tout chez la Dame annonçait une personne pieuse. Les murs étaient couverts d’images de Saints ; la bibliothèque ne contenait que des livres sacrés ; au chevet du lit pendait un gros chapelet accroché à un bénitier ; à côté était un prie-Dieu, avec tous ses accessoires, et le premier usage que la Dame fit de sa santé, fut d’y faire des stations aussi longues que ses forces le lui permettaient.

C’était sur-tout dans son grand fauteuil qu’elle était édifiante. Vêtue d’un linge blanc comme la neige, enterrée dans plusieurs coussins, le regard calme, le sourire de la satisfaction, un cou aussi blanc que son linge, et dont l’éclat est encore relevé par un large collier noir, auquel pend une croix de cristal ; entre ses mains, un joli chapelet de corail ; l’air du recueillement dans les momens de silence ; et, dans les autres, des dissertations sur les vertus chrétiennes avec un ton si pénétré, d’un style si rempli d’onction, qu’un jour ma bonne mère crut pouvoir en espérer la guérison de Justine.

« Oui, ma bonne Dame », disait-elle, « je vous l’amenerai. Elle vous racontera elle-même… parce que, moi, elle m’a recommandé le secret. Tout ce que je peux vous dire, c’est que depuis quinze ans elle est dans cet état ; que c’est une faiblesse d’amour »…

— « Une faiblesse d’amour » ! dit la dévote. Et vous osez me proposer !… à moi !… Le ciel la punit ; c’est bien fait. Gardez-vous de jamais l’amener ici ; sa présence souillerait ma demeure ».

La pauvre Simplet, toute déconcertée, gardait le silence. Elle entend Justine qui rentre. Elle remonte bien vite. Je la suis, tremblant que la dévote n’eût affaibli sa compassion pour Justine… Pardon, ma bonne mère, pardon de cette injure. Je devais mieux connaître la bonté de votre cœur. Je crois même qu’au contraire votre « Eh bien » ! fut encore prononcé plus affectueusement qu’à l’ordinaire. Justine était aussi plus contente, ou plutôt moins triste. Elle les avait vus tous les deux, et presque pendant toute la journée. Les « tant mieux » de la vieille étaient d’une expression !… Encore une fois, pardon, ma bonne mère, de l’injure que je vous ai faite.

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