Partie I · Chapitre 09
Elle fut interrompue par le retour de Justine. « Eh bien » ! lui dit-elle. « Hélas » ! répondit celle-ci. Son hélas ! n’était ordinairement accompagné que d’un soupir. Cette fois, il fut suivi d’un torrent de larmes : et ce fut au milieu des sanglots qu’elle ajouta : « Je n’ai vu personne. — Est-il possible » ? dit la vieille : « pauvre Justine » ! Elle quitta son rouet, pour aller s’asseoir auprès d’elle : et, lui prenant les deux mains : « pauvre Justine » ! répéta-t-elle, « la journée a dû te paraître bien longue ! mais prends patience, ma chère enfant : demain tu les verras sûrement ».
Malheureusement la prédiction de la mère Simplet ne s’accomplit pas. Le lendemain, le surlendemain encore, son « Eh bien » ! ne fut de même répondu que par un « Hélas ! je n’ai vu personne ». Et toujours des torrens de larmes, et toujours des sanglots déchirans. Pendant ces trois jours, Justine refusa toute nourriture. Elle rapporta, chaque soir, le peu qu’elle avait emporté le matin… Je crois même que, pendant tout ce tems, elle ne se coucha que la troisième nuit. Elle s’était affaiblie au point, qu’à peine pouvait-elle se lever. Cependant elle voulut encore sortir. En vain nous y opposâmes-nous. « Ce n’est que là », répondit-elle à sa marraine, « que je peux espérer de souffrir moins ».
Tout ce que celle-ci put obtenir, ce fut que j’accompagnerais Justine. (J’étais alors rétabli.) Elle arriva avec une peine infinie au lieu de sa destination. C’était, à un troisième étage, un cabinet qui avait tout au plus six pieds en quarré. Il y avait, en tout, deux chaises, et une petite boîte dans laquelle Justine, dès que nous entrâmes, s’empressa de serrer des lettres qui étaient éparpillées sur l’une des deux chaises. Le soir, je sus de ma bonne mère que, depuis près de quinze ans, Justine passait toutes ses journées dans ce cabinet, qui se trouvait habitable par les plus grands froids, parce qu’un des côtés était formé de tuyaux de cheminées continuellement échauffés. Elle tricotait là quelques paires de bas que sa marraine allait vendre.
Dès que Justine eut serré les lettres, elle me donna une des deux chaises, prit l’autre, se plaça tout contre la fenêtre, et fixa, sans les plus détourner, ses yeux sur la maison en face de celle où nous étions. Je fis comme elle, à l’immobilité près.
Deux heures s’étaient écoulées dans la même attitude, dans le plus profond silence, lorsque me prenant la main, et me la serrant : « Je souffre moins », me dit-elle. Je l’en félicitai. Mais elle ne m’écoutait pas. Un objet captivait toute son attention : c’était, dans l’autre maison, un jeune homme qui dessinait près de la fenêtre. Quelques instans après, un homme d’un certain âge vint le regarder travailler. Justine me serra la main de nouveau, et la portant contre son cœur : « Je ne souffre plus, non, plus du tout ». Ses yeux s’étaient animés autant que leur abattement le permettait ; et je vis l’apparence du sourire se dessiner sur ses joues.
Tant que ces deux personnes restèrent contre les fenêtres, les yeux de Justine ne les quittèrent pas un seul instant. Quand on fut en allé : — « Ah ! je suis bien, tout-à-fait bien à présent. Nous pouvons retourner auprès de ma bonne marraine. Allons vîte la tranquilliser ».
En allant, elle m’avait conduit par toutes sortes de détours, de passages, d’allées de traverse. Elle prit, pour revenir, une route du même genre, mais tout-à-fait différente ; de manière qu’il m’aurait été bien difficile de retrouver l’endroit, si je l’eusse voulu. Elle y joignit la prière la plus instante de ne point chercher à savoir où je l’avais menée. Ce n’était sûrement pas mon intention. Un secret surpris est un véritable vol que l’honnête homme ne se permet pas.