Partie I · Chapitre 11
Cette anecdote augmenta, comme on le pense bien, l’espèce de vénération qu’elle m’avait inspirée, et diminua d’autant la bonne opinion que j’avais d’abord prise de la dévote.
Cependant je continuais d’aller chez cette dernière, qui paraissait prendre à mon salut l’intérêt le plus vif. Elle avait une trentaine d’années ; j’en avais quinze. Chaque jour lui rendait de son embonpoint et de sa fraîcheur. Elle me prêchait avec un ton si persuasif ! Son regard était si pieux ! le son de sa voix si angélique ! Je trouvais tant de plaisir à contempler sa croix de cristal, dont le ruban était d’une longueur si heureuse !… Mais je n’étais pas le seul qui rendisse des hommages à cette croix-là. Un jour, la Dame m’avait chargé d’arranger sa bibliothèque. J’y étais, depuis long-tems, occupé à lire une espèce de roman mystique. Elle m’avait apparemment oublié, lorsque l’Abbé vint lui rendre visite. Ce qu’ils se dirent paraissait intéressant : mais ils parlaient bas, j’étais un peu éloigné ; je ne pouvais que voir au travers d’une porte vitrée ; et je vis qu’il baisait bien dévotement la croix que j’avais si souvent contemplée. Ses baisers étaient tellement multipliés, que la croix ne pouvait y suffire, et qu’ils se répandaient par-tout. L’œil caffard de l’Abbé, l’œil pieux de la dame, devinrent brillans. Le teint plombé de l’un s’anima ; la pâleur que l’autre avait conservée de sa maladie disparut. Leur dévotion alla jusqu’à l’extase, et je dus présumer que le Ciel s’était ouvert pour eux par anticipation.
Je vis ensuite la Dame venir vers le cabinet où j’étais ; j’ignore pourquoi. Il y avoit dans ce cabinet des livres, des sucreries, des liqueurs confortatives. Je n’eus que le tems de m’asseoir et de fermer les yeux, pour faire semblant de dormir, persuadé qu’un profane s’attire toujours l’indignation des initiés, quand il pénètre leurs mystères.
La dame se retira tout de suite sur la pointe du pied, fermant la porte tout doucement. L’Abbé s’en alla de même avec précaution. Quelques instans après, la dame vint m’éveiller ; mais elle lut, je crois, dans mes yeux qu’ils n’avaient pas toujours été fermés.
Le même jour, elle partit pour la campagne. Quelques jours après, on déménagea son appartement ; j’observai même que l’on ne se servit pas des voituriers du quartier, sans doute pour dépayser les curieux.