Partie I · Chapitre 12
Ma bonne santé allait en augmentant, ma bourse en diminuant, je commençais à m’inquiéter. La mère Simplet se souvint d’un homme qui écrivait les plus belles choses sur la bienfaisance. En allant vendre son fil, et les bas tricotés par Justine, elle en avait entendu parler au marchand, qui raffolait des écrits de cet Auteur. Je me trouvai même un jour, avec elle, à la lecture d’un passage qui faisait pleurer le mari, la femme, les enfans ; pour ma bonne mère, elle était si attendrie, qu’elle fut tentée d’en vouloir à un mendiant qui vint interrompre la lecture, et dont le marchand ne put se défaire, parce que l’un espérait vaincre la dureté par l’importunité, et que l’autre espérait triompher de l’importunité par la dureté.
Si la vente de ma bonne mère eût été faite, la lecture n’aurait été interrompue que le tems qu’il aurait fallu à sa main pour aller de sa poche au reste de chapeau que tendait ce pauvre homme. Pour moi, il me restait si peu de chose ! et j’espérais toujours que le marchand qui était riche, et que la lecture avait fait pleurer, finirait par donner, lorsqu’au contraire, poussant ce malheureux par les épaules : « Laissez-nous », lui dit-il très-durement, « est-ce-là l’heure de venir importuner » ?
« Ta montre », dis-je en moi-même », « n’est pas d’accord avec celle de Bernard. La sienne marque toujours le moment de la bienfaisance. Oh ! bon Bernard ! mon cœur ne cessera jamais d’être d’accord avec elle, et quelque peu qui me reste, ce pauvre homme n’aura pas en vain sollicité ma pitié ».