Partie I · Chapitre 13
Il n’avait sûrement pas une montre meilleure que celle du marchand, cet auteur d’écrits sur la bienfaisance, chez lequel la mère Simplet me conduisit. Ses sourcils rapprochés par l’habitude de la mauvaise humeur, son regard repoussant, tout son air m’intimida à un point !… Le ton sec dont il nous demanda ce que nous voulions, n’était pas propre à me rassurer. Si j’avais été seul, il aurait bientôt su que ce que j’aurais voulu eût été de m’en aller plus vite que je n’étais venu ; mais ma bonne mère prit sur elle de lui raconter mon histoire. Le desir de l’intéresser en ma faveur la rendit un peu bavarde : cependant l’attention qu’il lui prêta fut dans une telle proportion, qu’il aurait fallu qu’elle en eût dit encore davantage, pour qu’à la fin il en eût entendu assez.
« Qu’est-ce que tout cela me fait » ? dit-il, quand elle eut cessé de parler. — « Monsieur, c’est votre ouvrage que je viens d’entendre lire… qui m’a inspiré la confiance, l’espérance… (Son front se déridant un peu) : — « Ah ! ah ! Eh bien ! qu’en avez-vous entendu dire ? — Rien, Monsieur ». (Son front reprenant son premier caractère) : « Comment, rien ? C’était donc chez quelque sot ? — Je ne sais pas, Monsieur. C’est dans une maison où cela nous a tous fait pleurer. — À la bonne heure ». (En s’épanouissant autant que sa figure le permettait :) « Que ne disiez-vous cela tout de suite ? Je savais bien, moi… S’il y avait beaucoup d’ouvrages comme celui-là, on pourrait en espérer l’amélioration de la génération présente ».
« Dieu le veuille », dis-je tout bas : « mais le pauvre de tantôt n’y a encore rien gagné ; et moi, je n’y gagnerai sûrement pas davantage ».
Grace à l’amour-propre, je me trompais. Le portrait de ma situation n’avait donné que de l’humeur : la flatterie de la mère Simplet attaqua la fibre sensible.
Il me demanda si j’étais en état de copier. Sur ma réponse affirmative, il me donna tout de suite un de ses manuscrits à transcrire. Il est vrai que ce fut à un prix auquel il aurait été impossible de trouver un autre que moi. N’importe, la crainte du besoin, le desir de n’être plus à charge à ma bonne mère… J’acceptai avec joie.
Dès que nous fûmes rentrés, j’ajustai un vieux volet. À l’aide d’une chaise et de quelques cordes pour le porter d’un côté, et moyennant l’appui de la fenêtre pour le soutenir de l’autre, me voilà avec un bureau, copiant du matin au soir des ouvrages dans lesquels la bienfaisance se montrait sous toutes les formes imaginables. La cause des malheureux y était défendue avec une énergie !… Les bienfaits du riche étaient sollicités pour eux avec une chaleur !… Souvent des sorties foudroyantes contre ces êtres insensibles, qui voient sans émotion les larmes du besoin. Quelquefois des tableaux enchanteurs du plaisir que l’on goûte à soulager l’infortune.
Tout en écrivant ces belles choses, je gagnais à peine de quoi soutenir bien chétivement mon existence ; tandis que celui qui les prêchait vivait dans l’abondance, grace à plusieurs pensions qui lui avaient été données par des personnes vraiment sensibles et persuadées sans doute que l’enrichir, c’était le mettre à même d’exercer cette bienfaisance qui lui semblait si chère.