‹ BlançayChapitre 14 sur 70 · Partie I · Chapitre 14

Partie I · Chapitre 14

Un jour que je sortais de chez M. Agathographe, ayant sous mon bras un assez gros paquet de manuscrits, je rencontrai au bas de l’escalier, un jeune homme mis simplement, même avec une certaine mesquinerie, mais dont il diminuait l’effet par le peu d’attention qu’il paraissait y faire ; car l’air humilié de l’homme mal vêtu double le tort de ses habits.

« Voilà, dit-il, en regardant mon paquet, une belle provision de bienfaisance, — Oui, ici », lui répondis-je, en montrant les papiers ; puis lui faisant remarquer mon vêtement délabré : — « Mais vous voyez bien que cela ne s’étend pas au-delà ». Cette réponse amena une conversation sur le peu que l’on me donnoit pour mon travail, sur l’espèce d’homme qui m’employait, etc. etc. La conversation fut suivie d’une liaison, qui bientôt devint assez intime.

Le jeune homme était auteur comme M. Agathographe, et habitait dans la même maison ; mais ils ne se ressemblaient qu’en cela.

L’un logeait au quatrième étage ; l’autre au premier.

M. Agathographe avait un appartement superbe ; grand feu l’hiver, des persiennes l’été ; enfin toutes les commodités de la vie. Le logement du jeune homme se bornait à une petite chambre, dans laquelle il avait toujours pour compagnon, l’un des trente-deux vents. Une pile de brochures entassées sans ordre, parodiait la superbe bibliothèque de M. Agathographe ; et, pour parodier aussi son grand laquais, le jeune homme avait, suivant son expression, un jokei a deux sous par jour. C’était un savoyard qui, moyennant cette petite rétribution, venait, tous les matins, prendre ses ordres plus ponctuellement, qu’un coureur ou un chasseur payé fort cher ne vient prendre ceux de son maître.

Mais si, dans tout ce que donne la fortune, l’avantage était du côté de M. Agathographe, le jeune homme le regagnait bien sur le reste.

La véritable insouciance philosophique, au lieu du tracas continuel des cabales.

Une liberté entière dans ses actions comme dans ses écrits, au lieu de sacrifices à faire aux gens à encenser.

Un cœur excellent, sans affiche de bienfaisance, valant bien mieux pour lui, pour les autres, que tout ce jargon d’humanité auquel le cœur de M. Agathographe ne participait point. Aussi l’humeur de l’un était-elle constamment gaie, tandis que celle de l’autre avait toujours cette teinte sombre que donne le mécontentement de la conscience.

Celui-ci, toujours occupé de fortune et de réputation, n’écrivait que dans l’avenir, et consumait sa vie à échafauder des volumes, pour arriver à la célébrité. Celui-là, aussi peu empressé de s’enrichir que de se faire un nom, n’écrivant que par l’impulsion du plaisir qu’il y trouvait, laissait couler de sa plume des bagatelles qu’il envoyait courir le monde, comme des enfans perdus. Par conséquent point de prôneurs, mais point de détracteurs.

Enfin, M. Agathographe, qui avait des sens, mais que ses écrits obligeaient à une espèce d’hypocrisie, brûlait tristement son encens aux pieds d’une bégueule surannée, tandis que le jeune homme cueillait gaîment, franchement, avec une grisette charmante, les roses printannières du plaisir.

Quoique nous ayons été très-liés je n’ai jamais connu sa fortune. Le plus souvent il avait fort peu d’argent, quelquefois un peu plus, d’autre fois point du tout. Je le savais même très-exactement, parce que pendant le peu de tems que je l’ai fréquenté, dès qu’il était en argent, il venait toujours me chercher pour aller dîner avec lui, ici ou là, suivant la hausse ou la baisse de ses fonds.

Tantôt chez les restaurateurs. Cette taciturnité anglaise, qui va si mal aux Français… l’ennui venait gâter tous les mets.

Tantôt aux tables d’hôtes d’un bon prix. Des politiques assommans, des frondeurs atrabilaires, des discoureurs intarrissables, de vieux habitués malhonnêtes en proportion de Leur ancienneté… Nous en sortions mécontens du dîner et des dîneurs.

Le plus souvent à de moindres tables. Un bruit ! une grossièreté !… Nous nous dépêchions.

Enfin nous découvrîmes un traiteur chez lequel se réunissaient beaucoup de jeunes artistes.

Page 1