Partie I · Chapitre 16
Àpeine commençais-je à connaître cette intéressante classe de jeunes gens, que je fus obligé de la perdre de vue. Mon ami fut appelé en province par un oncle très-riche, dont il n’avait jamais pu obtenir le plus léger secours ; mais qui, sentant sa fin approcher, n’ayant que lui d’héritier, et ne pouvant emporter sa fortune, voulait au moins avoir l’air de la lui laisser de bonne grace.
« Vous voyez », me dit-il en recevant cette nouvelle, « encore un charlatan ».
Cette remarque faisait suite à des observations précédentes.
Je l’avais trouvé s’amusant à regarder un escamoteur qui, après ses tours de passe-passe, vendait de l’orviétan, auquel, à l’entendre, la mort même ne résistait pas. — « Comment ! vous vous amusez à écouter un charlatan — Ma foi ! celui-ci n’a que le tort d’être sur le pavé, au lieu d’être dans un bel appartement ; d’opérer devant le peuple en sabots, au lieu d’opérer devant le peuple à talons rouges. Vous voyez ces imprimés qu’il distribue. Eh bien ! je vais vous en montrer le pendant… ». Il avait sorti de sa poche un prospectus bien emphatique, contenant les plus belles promesses du monde, dont pas une n’avait été tenue. Il y avait joint l’annonce d’un cours public, auquel il m’avait conduit sur-le-champ. Un homme, qui se démenait beaucoup, délayant sa matière pour remplir la séance, entortillant ses phrases, et les surchargeant d’un jargon technique, pour masquer son aridité, étonnant ainsi quelques petites maîtresses et quelques élégans, dont l’attention ne se fixait que par intervalles sur des choses devenues ridicules à force d’être mises à leur portée, de manière qu’au total l’un avait beaucoup parlé, et dit bien peu, les autres beaucoup entendu, et rien appris. — « Eh bien » m’avait-il dit en sortant, « vous le voyez : pas d’autre différence que du pavé à la chambre. On va parler du démonstrateur dans les salons, de l’escamoteur dans les greniers… Tenez ; voyez-vous cet homme plier sous le poids d’une masse de papier imprimé ? C’est le nouvel ouvrage du docteur Néothême. Esculape lui-même se croirait un sot en le lisant. Eh bien ! le Docteur en équipage guérit comme le charlatan à pied. La seule différence, c’est qu’il fait de plus grosses dupes… Cette quantité de voitures qui embarrassent la rue, c’est qu’il y a chez le Comte de N. lecture de la pièce de M. R. l’on va représenter incessamment aux Français. Le Comte se donne l’air d’un Mécène, et fera le compère à la représentation. L’auteur s’assure une cabale, parce qu’ici l’on va admirer, et que l’amour-propre impose la loi de soutenir envers et contre tous, ce qu’il a applaudi une fois… Je crois que M. R. n’est pas moins charlatan que les autres.
» Et, en parlant de pièces de théâtre, combien y en a-t-il à présent qui sont un pur charlatanisme, et dont les machines font tout le succès ! Un jour on conduisait à l’une de ces pièces modernes un sourd et un aveugle. Ah ! que c’est beau ! disait celui qui n’avait rien entendu. Ah ! que c’est bête ! disait celui qui avait entendu sans voir.
» Et la manie de ces persécutions qui, le plus souvent, n’existent pas même dans la tête de celui qui prétend en être l’objet, mais qui rendent intéressant.
» Et ces discussions littéraires ou savantes, dans lesquelles on se jette à corps perdu, sans intérêt pour la chose, mais afin de fixer l’attention sur soi.
» Enfin, cette lettre de mon oncle, croyez-vous que ce soit un accès de tendresse pour moi ? Point du tout : c’est un calcul. Il aime mieux avoir auprès de lui un neveu qui le soignera, que d’autres collatéraux qui le ruineront : et, puisqu’il n’a pu être aimé, il veut au moins être regretté : cela lui rendra le passage moins pénible. Pour moi, j’y perdrai peut-être. Je suis bien à présent, et je vais m’exposer à fournir une nouvelle preuve
» Que le mieux fort souvent est l’ennemi du bien.
Il s’est trouvé n’avoir prédit que trop vrai. La succession de l’oncle l’a engagé dans des procès, dont jamais il ne verra la fin, et qui ont entièrement changé son humeur.
J’avais continué de copier les œuvres philantropiques de M. Agathographe. Quand mon jeune auteur m’avait fait perdre une partie de la journée, je la retrouvais aux dépens de la nuit. Lorsqu’il fut parti, je repris mon travail avec assiduité ; et, en le forçant, je vivais assez passablement. J’étais même assez content, lorsque la mère Simplet vint à tomber malade. J’avais trouvé en elle les bontés d’une mère ; je lui rendis tous les soins du fils le plus tendre. Justine me secondait, autant qu’il lui était possible ; mais sa marraine, qui savait que Justine aurait été bientôt plus malade qu’elle, si elle avait changé sa marche, ne lui permit de la soigner que le matin et le soir. Cela me força de suspendre mes copies, et me brouilla avec mon prêcheur de bienfaisance, parce qu’il lui importait peu que cette vieille fût malade ou non, et qu’il était fort désagréable de voir ainsi l’impression de son ouvrage retardée par ma faute.