Partie I · Chapitre 17
Ma bonne mère allait mieux ; cela me consola : mais la suspension de son travail, la cessation du mien, nous mirent bientôt dans la plus grande détresse. Nous en étions à notre dernier pain de quatre livres, lorsque Justine rentra, le soir, accompagnée d’un Ecclésiastique, dont le vêtement délabré annonçait la misère, mais dont l’air inspirait le respect.
Dès que la mère Simplet l’apperçut : — « Eh ! mon Dieu ! c’est notre ancien Vicaire ! c’est M. Francir » ! (Ils s’embrassèrent bien cordialement.) — « Par quel hasard, par quel bonheur vous v’la-t-il donc ici ? À propos, que je vous fasse compliment. On m’a dit que vous aviez la cure du village. — Je l’ai eue, ma pauvre Simplet ! mais je ne l’ai plus ; je n’ai plus rien. — Comment donc cela ? On m’a disputé ma nomination : il a fallu céder. On n’a pas même voulu me rendre ma place de Vicaire, et il m’a fallu quitter ces braves gens, que j’aimais comme s’ils eussent été mes enfans ». Une larme vint sur sa paupière. La mère Simplet prit son mouchoir, l’essuya… — « C’est à eux de pleurer : ils ont perdu un vrai père. Eh ! que faites-vous à présent ? — Je cherche à me placer d’une manière quelconque ; car je ne possède rien. — Pardi ! comment auriez-vous pu amasser quelque chose ? Tout ce que vous aviez appartenait aux pauvres du village ! Mais est-ce que vous n’avez pas au moins quelque petite pension ? Rien du tout, ma pauvre Simplet, rien ; et, s’il n’y avait pas une Providence, dont les bontés me rassurent, je serais à l’instant de mourir de faim. — Mon bon Dieu ! qu’est-ce que j’apprends-là ? Et encore moi qui, dans ce moment… Mais ça ne fait rien. Partageons toujours ce qui me reste. Demain, je me remettrai à l’ouvrage, et Dieu pourvoira à tout ». En même tems, elle alla chercher le pain. — « Je suis encore le plus riche », dit le bon prêtre en souriant ; « ainsi c’est à moi d’offrir : voilà quatre livres douze sous qui me restent. Économisons-les, et laissons à la Providence le soin de l’avenir. — Non, mon bon Pasteur, je ne souffrirai jamais… — Quoi donc ! est-ce que ma bonne amie Simplet ne m’aimerait plus ? — Oh ! mon Dieu ! tout au contraire. — Prouvez-le moi donc, ma chère Simplet… ». Il n’y eut pas moyen de résister ; et ses quatre liv. douze sous, joints au produit de ses messes, nous sustentèrent tous pendant une douzaine de jours.
Au bout de ce tems, nous reçûmes, au moment où nous l’attendions lui-même, une lettre par laquelle il nous mandait qu’il n’avait que le tems de nous informer de son départ pour la campagne, où il comptait rester deux jours. Il y allait avec quelque espérance, et nous exhortait à ne pas nous décourager, parce que la Providence veillait sur ses moindres créatures. Il joignait à ses exhortations, le produit de sa messe du jour.
Ce faible secours fut bientôt consommé. Le bon Prêtre resta trois fois plus de tems qu’il ne l’avait annoncé ; la santé de ma bonne mère ne lui avait pas permis de se remettre à son rouet, comme elle l’avait espéré ; Justine n’avait plus d’ouvrage à vendre. Nous nous trouvâmes de nouveau dans une si grande détresse, que la montre de Bernard devenait notre unique ressource.