‹ BlançayChapitre 18 sur 70 · Partie I · Chapitre 18

Partie I · Chapitre 18

Ce fut alors seulement que le désespoir s’empara de moi. J’aurais donné de mon sang plutôt que de me séparer de cette chère montre. Cependant ma bonne mère Simplet, encore malade, manquait de tout : l’intéressante Justine…… moi-même je sentais l’aiguillon de la faim… Je sortis pour réfléchir, et probablement pour me décider. Je me trouvai, sans y penser, sous les arbres du Cours. Je fus tiré de l’espèce d’anéantissement où j’étais, par le bruit de deux chaînes de montre chargées de breloques. Je reconnus dans le jeune homme qui les portait, un de mes anciens condisciples. Un mouvement d’habitude me fit ôter mon chapeau. « Qui est-ce donc qui vous salue-là », dit une Dame qui était avec lui. La réponse à cette question fut un « Ma foi, je n’en sais rien » ; et la réponse à mon salut fut un de ces signes de chapeau qui, avec le haussement d’épaules dont ils sont accompagnés, veulent dire que l’on ne fait qu’obéir à l’usage, suivant lequel tout salut doit être rendu. Il y ajouta un certain regard qui disait très-expressivement : « Nous avons pu être camarades, mais il y a plus de deux ans ; et, depuis ce tems, les choses sont bien changées ».

Sûrement elles l’étaient beaucoup. Ce même jeune homme était du nombre de ceux dont les parens se gênent pour leur donner une éducation ; et j’avais, dans bien des parties de plaisir, suppléé à la modicité de sa bourse. Mais il avait une sœur si jolie ! une mère si peu scrupuleuse !

C’étaient deux semestriers qui, le havresac sur le dos, le sabre sous le bras, cheminaient en chantant ce joyeux refrain.

L’un d’eux s’arrête, m’envisage, et s’élançant tout-à-coup dans mes bras : « Eh ! c’est Monsieur Blançay » ! Quelle fut ma surprise, ma joie, en reconnaissant le bon Bernard !

Elles sont toujours bien vives, bien délicieuses les sensations que l’on éprouve en retrouvant l’homme généreux dont on connaît par expérience la délicate bonté ! Mais, dans la position où je me trouvais, au comble de la détresse, le cœur froissé d’une humiliation toute récente, se trouver tout-à-coup dans les bras d’un être bienfaisant !… Non, il n’y a point de mots pour rendre une situation pareille. Je pressais Bernard contre mon sein ; je l’étreignais dans mes bras. Je voulais parler ; point d’expressions. Je voulais le regarder ; les larmes trop abondantes ne me le permettaient pas. Je pris sa montre ; je la plaçai sur mon cœur, et après un long silence : — « Depuis trois jours, je manque de tout, absolument de tout ; et je ne m’en suis pas défait. Je l’ai conservée… — J’espère que ce n’est pas pour me la rendre », reprit vivement Bernard. — « Je n’y pensais pas », lui répondis-je. Plutôt que de m’en défaire, j’avais résisté à tous les besoins, parce que le premier pour moi était de la garder ».

Bernard s’élança de nouveau dans mes bras.

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