Partie I · Chapitre 20
« En as-tu assez » ? lui dit Bernard.
— « Et toi » ?
— « Moi ! ma foi, c’est parce que tu l’as voulu ».
— Je n’ai que ce que j’ai cherché. Embrassons-nous ; et allons faire la paix. Amène ton ami, mâle ou femelle ; c’est moi qui régale » :
— « J’y consens ; mais à condition que tu seras sobre ».
— « Je te réponds de me contenter d’un demi-setier ».
— « Allons donc ».
Ce que je venais d’entendre m’avait surpris à un point que je ne saurais dire. La rapidité avec laquelle j’avais vu la querelle s’élever, le combat se livrer, le raccommodement se faire, tout cela étoit si nouveau pour moi, me paraissait si extraordinaire, que j’étais resté là, comme un terme, doutant si je veillais.
« Allons donc, not’camarade », me dit Sans-Regret. « Ah ça, point de rancune. Je suis comme ça moi, un mauvais chien, quand j’ai bu : mais au fond, je suis bon comme une munition. Demandez à Bernard. Vlà déja six coups d’épée qu’il me donne, et j’avais toujours tort. Mais c’est égal ; on est comme ça, que voulez-vous y faire » ?
Nous étions déja dans un des cabarets des Champs-Élisées. Bernard avait demandé de l’eau-de-vie pour panser la main de Sans-Regret, qui, alléché par l’odeur de la liqueur, voulait absolument la boire. Tantôt il s’emparait de la compresse, tantôt il escamotait le verre. C’était la caricature de Tantale au milieu des eaux. Enfin sa main fut pansée ; mais il fut long-tems à la regarder, à la flairer. « Sarpebleu ! dit-il, si pareille chose m’était arrivée à mon entrée au régiment, mon nom de guerre ne serait pas Sans-Regret ; car j’en aurais eu diablement qu’une liqueur aussi précieuse eût été bue comme ça par des chiffons ».
On nous servit. Bernard me raconta qu’au sortir du Collége il était allé s’engager ; que l’amitié de ses camarades et les bontés de ses officiers lui rendaient son sort assez agréable…
« Cela est vrai », dit Sans-Regret. « Jamais il ne cherche, mais on le trouve toujours. Il donne un coup de lame comme un coup de chapeau ; boit noblement, sans jamais se griser, et gagne de l’argent comme un maltôtier. Nous sommes dans une petite ville de Champagne où ils sont tous si bêtes ! Ce n’est pas qu’ils auraient de l’esprit, que ce luron-là leur en remontrerait encore, da : mais c’est égal ; c’est toujours plus commode. Il leur enseigne le latin, l’ostographe, la jogrefie, que sais-je moi ! Tant y a qu’y gagne plus d’écus que je ne bois de bouteilles de vin. À ta santé, camarade ».
Bernard me pria de lui racconter mon histoire. Je n’allai pas loin sans être interrompu par les exclamations de Sans-Regret contre les Religieux qui m’avaient si durement chassé de chez eux. — « Les maudits pénaillons ! » disait-il, « Ne mettra-t-on jamais le régiment à discrétion dans quelqu’un de leurs Couvens ? Comme je vous menerais tous ces soldats de Saint-Ignace » !
Lorsque j’en fus à l’anecdote du Prédicateur : — « Et vous n’avez pas dit à ce gueux-là qu’il était un… » — « Laisse-le donc parler », lui dit Bernard. Il me laissa aller jusqu’à l’histoire de la vieille. — « Bravo ! bravo ! ou est-elle cette bonne sempiternelle ? que je l’embrasse. C’est ça une femme respectable » !
Mais lorsque j’en fus à la montre de Bernard trouvée dans ma poche, voilà Sans-Regret qui, se jetant au travers de la table pour lui sauter au cou : « — Sarpebleu ! mon ami, je savais bien que t’avais un bon cœur, un cœur de Roi ; mais vlà qui passe encore tout ce que j’en croyais. Tiens, si t’avais une grande mère, je dirais qu’t’es le petit-fils de la bonne sempiternelle. Vos deux cœurs ont été fondus dans le même moule, et malheureusement gn’y en a guères de ces moules-là ; mais c’est égal. Buvons à ta santé, à la sienne… Eh ! mais, dis-donc ; il n’y a plus rien dans mon demi-setier. — Eh bien ! tu ne boiras plus. — Allons, camarade, défais toi seulement d’un demi-verre en ma faveur. — Pas seulement d’une goutte. — Tu es bien terrible : mais faut en passer par où tu veux. Après tout ce que je viens d’entendre, je te respecte trop pour ne pas t’obéir ».