Partie I · Chapitre 21
Enfin j’achevai mon histoire. Le tableau des trois derniers jours passés dans la plus affreuse détresse serra le cœur du bon Bernard. Il tenait une de mes mains qu’il pressait dans les siennes, me regardait avec l’air d’avoir une grace à me demander et de craindre un refus. « Mon cher ami ! mon cher camarade ! Vous venez d’entendre que j’ai gagné beaucoup d’argent à la garnison. J’en ai bien plus qu’il ne m’en faut… — Bien ! bien » ! dit Sans-Regret. « Comment » ! (en me regardant), je crois que vous balancez ? Mort de ma vie ! si vous lui faisiez l’affront de refuser !… jeune homme, quand des gens comme Bernard veulent quelque chose, il n’y a pas à répliquer ». Celui-ci tenait sa bourse à la main. Sans-Regret s’en empare. — « Allons, camarade ; comment veux-tu partager ? — Par moitié », dit-il. — « Au moins », repris-je, « souffrez que je modère… — Paix, jeune homme, Bernard l’a dit. N’a-t-il donc pas cette garnison de Champagne, qui est sa vache à lait ? Et puis, il est tout seul, lui ; au lieu que vous avez cette pauvre Justine et cette bonne vieille… Tenez ; je me reproche que nous vous ayons retenu si long-tems. Courez vîte les consoler ; et revenez nous voir… C’est que je n’sais pas encore où nous logerons : mais c’est égal. Revenez ici demain à pareille heure. C’est moi qui régale. Allons, c’est dit. Bon soir ».
Il ne me donna que le tems d’embrasser Bernard. Il me prit par la main, me la secoua si rudement qu’il manqua de perdre l’équilibre ; puis, me mettant tout franchement à la porte : — « Au revoir, jeune homme ; et dites à la bonne sempiternelle, que Sans-Regret l’aime de toute son ame ».
Je m’arrachai d’auprès de Bernard avec bien de la peine : mais, quand je l’eus une fois quitté, je ne fis qu’une course jusque chez ma bonne mère. J’arrivai avec un pain, des provisions. « — C’est Bernard ! je l’ai rencontré… C’est lui !… ma chère, ma bonne mère ! mangez vite… Non, non, doucement, au contraire, pour que cela ne vous fasse pas de mal… Buvez d’abord, et vous, ma chère Justine, tenez ».
Elles étaient toutes deux immobiles sur leurs chaises, tenant les deux verres que je leur avais donnés. Enfin, quand elles furent revenues de leur étonnement, quand je fus assez tranquille pour m’exprimer avec suite, je leur racontai ce qui m’était arrivé. La mère Simplet m’interrompait à chaque instant par des — « Mon Dieu ! le brave garçon !… L’excellent cœur !… Ce bon Bernard !… Je voudrais bien le voir, l’embrasser… Oh ! il aura toujours sa part dans mes prières !… Oui, je prierai bien qu’il ne se batte plus… Ces militaires, comme c’est terrible !… Car ce Sans-Regret, il est bon à sa manière… Eh bien il s’exposait pourtant à tuer Bernard…… Je ne sais en vérité pas comment le bon Dieu permet qu’il y ait des soldats et des ivrognes… C’est que ce vin, ça vous monte à la tête !… ».
Il entrait bien pour quelque chose dans tout ce bavardage. Après une longue diette, la tête de la mère Simplet s’était prise aisément. Cependant cela ne l’empêcha pas de se souvenir du bon Prêtre Francir ; et nous regrettâmes tous bien vivement qu’il ne fût pas-là pour partager avec lui. Il vint le lendemain à la pointe du jour. Il entra d’un air tout rayonnant de joie : « Eh bien ! mes amis, n’avais-je pas raison de dire que le ciel pourvoit toujours à tout ? J’ai une chapelle de château à desservir pour le reste de la belle saison. Je me suis fait donner d’avance une partie de ce que l’on m’a promis, et je viens partager avec vous ».
En disant cela, il nous offrait deux écus de six livres.
Je lui montrai nos provisions, l’argent que Bernard m’avait donné. Ce bon Prêtre fit bien autant d’exclamations que la mère Simplet. Il n’était pas moins empressé qu’elle de connaître Bernard ; mais il fallait qu’il retournât tout de suite au château d’où il ne s’était échappé que pour nous apporter ces deux écus. Ce brave homme avait marché, toute la nuit, par une pluie affreuse. L’activité de la bienfaisance ne lui avait permis de calculer ni la distance ni la fatigue.