Partie I · Chapitre 22
L’après-midi, je fus exact au rendez-vous que Sans-Regret m’avait donné. Je l’y trouvai ayant déja le verre en main. Bernard se fit attendre ; et nous commencions à nous impatienter, lorsqu’il arriva tout essoufflé, nous donnant pour raison de son retard, qu’il venait de retrouver sa grand’mère…… « À l’autre », dit Sans-Regret : « à cause de c’que j’ai dit hier, vlà qu’il va nous en craquer une. Est-ce qu’une grand’mère se trouve comm’ça comme un accident ? Est-ce que t’as écris sur le front que t’es le petit fils de celle-ci plutôt que de celle-là ? »
— « Non pas sur le front », dit Bernard ; « mais ces trois lentilles sous l’oreille, cet autre signe sur la poitrine…… Écoutez-moi. J’entre dans une boutique pour acheter du tabac : une vieille femme y était ; je la regarde : je lui trouve une physionomie qui inspirait le respect et annonçait la bonté. Je la fixe avec intérêt. Elle me fixe de même. Elle apperçoit les trois lentilles. — Pardon, mon cher Monsieur…… mais auriez-vous encore quelques signes sur le corps ? — Oui, Madame. — Sur la poitrine ? — Oui, Madame. — Une groseille ? — Précisément. — Oh ! mon Dieu mon Sauveur ! serait-il possible ? Avez-vous encore vos parens ? — Hélas ! ma chère dame, quand je les ai perdus, j’étais bien jeune. Je me souviens seulement que le feu prit à notre maison, que j’en fus enlevé je ne sais comment, et que, quelques mois après, l’inconnu qui m’avait sauvé la vie, m’a placé dans un collége, où je n’ai plus entendu parler de lui.
» Je n’avais pas encore fini, qu’elle m’avait déja donné je ne sais combien de baisers, en me nommant son cher fils.
— « Ma foi », dit Sans-Regret, « sais-tu bien que tu me persuades ! Et pourquoi ne l’avoir pas amenée ? C’est un affront que tu me fais, puisque c’est moi… Mais c’est égal. Qu’en as-tu fait de ta nouvelle grand-mère que j’aille la chercher.
— « Je l’ai laissée à la porte d’une Église, où elle est allée remercier le Ciel de m’avoir retrouvé.
— « Eh bien ! tiens, vlà qui nous fiche une bonne leçon. Profitons-en ; et valons quelque chose au moins une fois dans la vie. Nous sommes dans ces troupes autant de chenapans qui reçoivent les bienfaits du Ciel, comme si de rien n’était. Mes amis achevons ç’te bouteille-là ; ensuite allons faire une petite faction dans la première Église qui se trouvera sur notre chemin ; et puis nous ferons notre vrai goûter chez la grand’mère à Bernard. Vlà qu’est dit, n’est-ce pas ? »
Pendant tout ce bavardage de Sans-Regret, j’avais comparé le récit de Bernard avec ce que la bonne mère Simplet m’avait dit un jour du sort de sa famille. Je demande à Bernard le nom…… Quelle est notre joie, lorsque nous nous assurons que c’est cette même respectable femme à qui je dois la vie ! C’était Sans-Regret qu’il était plaisant de voir, nous regardant, ne pouvant concevoir des hasards aussi singuliers. — « Sarpebleu » ! dit-il, « si je n’étais pas bien sûr que toute ma famille est ad patres, je ne désespérerais pas que cette bonne sempiternelle ne fût quelqu’une de mes tantes. Je disais bien, hier, que Bernard était digne d’être le petit-fils de ç’te grand’mère-là. Mais partons ». Et nous partîmes.