Partie I · Chapitre 25
Elle fut interrompue par quelqu’un qui frappa à la porte. C’était la femme de chambre d’une jeune personne qui avait remplacé la dévote dans son appartement. Julie, ainsi se nommait la maîtresse, partageait la fortune d’un certain commandeur de Sermeuil. Cependant on aurait commis une injustice, en la classant parmi ce que l’on appelle ordinairement femmes entretenues.
Orpheline dans un âge assez tendre, son infortune avait touché M. de Sermeuil, et l’avait décidé à l’adopter. Cette belle rose s’était épanouie sous ses yeux. Il aurait fallu être plus qu’un Stoïcien pour ne pas être tenté de la cueillir ; et les vœux qu’il avait prononcés ne lui laissaient pas la possibilité de se marier. Il avait résisté long-tems : mais enfin…
Julie avait pris la recconnaissance pour un autre sentiment ; et la lecture de certains ouvrages l’ayant trop affranchie des préjugés, elle avait trouvé tout simple de faire le bonheur de l’homme à qui elle devait le sien. Il ne lui avait pas paru plus extraordinaire de partager sa fortune, parce qu’ayant en elle le germe de la bienfaisance, elle aurait partagé de même, si elle avait été la plus riche. Du reste, la conduite la plus décente, et la réunion d’une foule de bonnes qualités, qui garantissaient qu’elle n’aurait jamais été coupable, si elle s’était seulement doutée qu’elle le fût. Pour peu qu’on la connût, on était convaincu que ses torts n’étaient que ceux des circonstances, sur-tout de ces ouvrages prétendus philosophiques qui, en voulant extirper les préjugés utiles, ne mettent à leur place que des erreurs dangereuses, et qui, en décidant à braver l’opiiion, égarent tous les jours une infinité d’êtres, que les qualités de leur cœur destinaient à la pratique des vertus. Mais, avant de connaître Julie, on la jugeait sur l’apparence ; et la visite de sa femme de chambre nous trouva assez mal prévenus. La délicatesse de la mère Simplet en fut blessée. Justine était toute effarouchée. Cependant la mine ouverte de la soubrette les eut bientôt ramenées en sa faveur.
La mère Simplet ayant été forcée d’employer à des raccommodages, le jupon qu’elle mettait sous son rouet, le bruit qu’elle avait fait le matin, en reprenant son travail, avait incommodé Julie. Elle envoyait la prier de ne pas filer avant dix heures : mais comme il n’était pas juste qu’elle souffrît de cette complaisance, elle lui faisait offrir un dédommagement ; et Lisbeth, (c’est le nom de la suivante) voulut donner tout de suite, pour le premier mois, quatre ou cinq fois plus que ne valait l’ouvrage dont sa maîtresse demandait le sacrifice. La mère Simplet ne voulut jamais recevoir que précisément ce qu’elle manquerait de gagner en ne commençant ses journées qu’à dix heures.
Cela fut offert d’une manière si franche, si ronde, si contrastante avec la façon dont la dévote en avait agi autrefois pour le même objet : Lisbeth avait l’air si engageant ! On se sentit bientôt aussi rapproché d’elle que l’on en avait d’abord paru éloigné. On la fit asseoir ; elle resta une demi-heure à bavarder, et l’on se quitta les meilleurs amis du monde. « — Quel dommage », disait la mère Simplet, « que cela soit perdu dans le péché ! Mais avec le cœur si bon on ne peut pas manquer de se convertir tôt ou tard. Le Ciel leur en fasse la grace » !
Les rencontres fréquentes que le voisinage occasionne, nous eurent bientôt liés avec Lisbeth, et ensuite avec sa maitresse, qui, étant toute simple, toute aimante, commença par nous prévenir en sa faveur, et finit par nous inspirer le plus tendre attachement.
L’austérité des principes de la mère Simplet avait d’abord été un obstacle ; mais elle avait le pressentiment d’une conversion prochaine. Il y avait encore la grande disproportion de fortune ; mais avec Julie, on n’y pensait seulement pas. Quoiqu’elle fût toujours mise avec la plus grande élégance, couvertes de rubans, de diamans, de plumes, en un mot de tous ces colifichets qui humilient, qui éloignent le pauvre, elle était si bonne, si naturellement bonne, qu’on ne voyait que sa bonté. Une fois entr’autres, je fus témoin d’un tableau !…
Julie avait gagné la confiance de la mère Simplet, au point que celle-ci, oubliant l’emportement de la dévote, lorsqu’elle lui avait dit que les maux de Justine avaient l’amour pour cause…… pressée d’ailleurs par ce ton de véritable intérêt qui dictait les questions de Julie, elle lui fit la même confidence.
« L’amour ! Pauvre fille » ! Et tout de suite montant chez la mère Simplet, pour s’occuper de Justine… Vous eussiez vu l’élégante Julie, d’autant plus parée, qu’elle allait, le même soir, au bal, vous l’eussiez vue dans le plus pauvre des réduits sur un siége vermoulu, ayant d’un côté la bonne vieille, de l’autre, Justine, toutes deux sous les livrées de la pauvreté, leur tenant les mains, embrassant Justine, la plaignant, la consolant, l’encourageant, ayant même la délicatesse…… La délicatesse vis-à-vis du pauvre ! ô Julie ! c’est peut-être la plus rare des vertus. Oui, elle eut la délicatesse de ne pas insister pour savoir l’histoire de Justine, qui souffrait déja de ce qu’il était échappé à sa marraine de dire que l’amour était la cause de ses maux.
Le lendemain, Julie fit apporter chez ma bonne mère quelques meubles, une tapisserie, et elle recommanda à Lisbeth de se charger désormais de faire la cantine que Justine emportoit chaque jour dans sa retraite.