Partie I · Chapitre 26
Déja Julie avait lu dans son cœur. Ce que M. de Sermeuil lui inspirait, elle ne croyait plus que ce fût de l’amour. Ce sentiment, elle commençait à le connaître, à l’éprouver pour le jeune d’Arleville.
Ce jeune homme, lancé, depuis quelques mois, dans le tourbillon, se trouvait livré à d’aimables libertins, qui travaillaient de tout leur pouvoir à le pervertir. N’ayant pas encore pu attaquer le fond, ils avaient au moins altéré la surface ; et d’Arleville, avec la plus belle ame, avait déja tous les ridicules de ceux qui n’ont que des vices. Il avait rencontré Julie dans une fête que le Commandeur avait donnée. Il s’était mis au rang de ses adorateurs, l’avait, comme les autres, étourdie de ces hommages que l’impertinence peut seule se permettre d’offrir, et que la sottise peut seule agréer. Aussi Julie ne les écoutait-elle que comme un bruit vague qui se perdait dans l’air. Cependant, à travers le papillotage, le pitoyable jargon que d’Arleville avait adopté, elle avait démêlé un homme honnête que l’on trompait, qui sacrifiait à la manie d’imiter de mauvais modèles, les avantages qu’il avait reçus de la nature. Cette découverte avait été suivie du desir de le sauver des travers auxquels il était sur le point de se livrer ; et cet intérêt que, dès le premier moment, elle avait éprouvé pour lui, était devenu plus vif à mesure qu’elle avait mieux connu l’excellence de son cœur. D’Arleville, de son côté, sentait s’accroître chaque jour le sentiment que, dès la première vue elle lui avait inspiré. D’abord courtisan empressé d’une jolie femme, ensuite écolier docile d’un guide aimable, bientôt ami tendre d’une aussi tendre amie, enfin amant passionné, il obtint l’aveu du retour dont son amour était payé ; mais tout de suite après, Julie alla trouver le Commandeur, pour lui déclarer qu’entraînée vers un autre par un penchant invincible, elle renonçait à ses bienfaits, etc. etc.
D’Arleville ne fut point prévenu de cette démarche. Ce fut pendant le tems même qu’elle s’effectua, qu’il en fut informé par une lettre que Julie avait laissée chez elle, pour lui être remise, et dont il fit part à Lisbeth et à moi… Les amans sont naturellement confians, et le sont d’autant plus, qu’ils sont plus vivement affectés.
Je ne répéterai point ses exclamations de surprise, d’admiration d’amour… Elles ne furent interrompues que par l’arrivée de Julie. À peine a-t-elle paru, qu’il est déja dans ses bras : elle s’est élancée dans les siens avec la même rapidité. — « Mon ami ! je suis libre. Je suis à toi, à toi pour la vie. Le Commandeur a pris la chose en philosophe ; et me voilà maîtresse de moi même. Reçois-en pour preuve, pour garant, l’expression que je donne à ce baiser ».
D’Arleville fut long-tems sans pouvoir rien dire. Des larmes… ces larmes si délicieuses que fait répandre l’ivresse du bonheur, étaient son seul langage. — « Ô toi », lui dit-il enfin, « toi, qui, pour ton amant, renonces à toutes les jouissances du luxe ! toi qui as le courage de sacrifier tout à mon bonheur, à notre amour ! Femme adorable, reçois le serment que je fais de ne plus exister que pour toi ; mais permets à ton amant de t’offrir… — Arrêtez, d’Arleville. Vous m’outrageriez si vous en disiez davantage. La démarche que je viens de faire serait une inconséquence, si elle n’était pas le résultat d’un parti bien décidé : elle serait indigne de moi, si elle me conduisait à vous causer la moindre dépense. Il faudrait ou prendre sur la pension que vous font vos parens, et qui vous suffit à peine pour paraître dans le monde, comme vous le devez, ou vous mettre dans le cas de faire des dettes. En voilà plus qu’il n’en faut pour m’imposer la loi de tout refuser. J’ai calculé. Je puis vivre avec le produit de mes bijoux et de mes meubles. Je le puis même d’autant mieux, que sachant travailler, je ferai tout ce dont j’aurai besoin, et qu’avec cette ressource, l’entretien d’une femme modeste coûte peu de chose. Que m’importe d’être chargée de tout l’attirail de la coquetterie, ou d’être sous le costume simple et frais d’une grisette, si tu m’aimes autant d’une manière que de l’autre ? J’espère même que ton amante, mise avec simplicité, avec modestie, te plaira davantage qu’avec tous les colifichets d’un luxe ridicule. Des meubles, pour être commodes, n’ont pas besoin d’être riches, et le repos habite plus volontiers sous le modeste baldaquin d’indienne, qu’entre le damas et les crépines. Ma table, plus frugale, n’en sera que plus saine, et tu préféreras, je crois, aux mets du meilleur cuisinier, ceux que j’aurai apprêtés moi-même ».