Partie I · Chapitre 28
Le dîné qu’elle fit le lendemain était modeste, mais excellent : c’était un repas de noces ; et, si l’amour en faisait une fête, il recevait aussi un nouveau prix du zèle et de l’empressement de la nouvelle cuisinière.
Julie n’avait pas manqué de se vêtir en grisette. Un déshabillé de petite toile d’une couleur douce, un de ces bonnets simples que les élégantes réprouvent, parce qu’il est plus aisé de payer des plumes, des rubans, des fleurs et un coiffeur adroit, que de produire de l’effet avec quelques morceaux de gaze modestement arrangés, un mouchoir de mousseline qui dessinait des formes que jusqu’alors la mode avait ensevelies sous l’apparence menteuse d’une gaze boursouflée ; une tournure leste, un air content, un œil animé… Précédemment elle passait de son cabinet de toilette dans sa salle à manger, nonchalamment appuyée sur la main de quelque merveilleux qui lui donnait des vapeurs ; cette fois, c’est elle-même qui a mis le couvert, c’est pour son amant… Si, au milieu de ce qu’elle éprouvait, il est possible qu’elle ait pensé aux prétendus sacrifices qu’elle venait de faire, ce n’aura pu être que pour s’applaudir d’avoir échangé des plaisirs factices contre des jouissances réelles.
Peu de jours après, l’appartement changea de face. Les cheminées ne furent plus couvertes de ces riches porcelaines qui, dans la proportion de leur fragilité et de leur prix combinés, sont, tant qu’elles durent, des sujets d’inquiétude, et des sujets de désolation lorsqu’elles viennent à se briser. Plus de ces fastueuses superfluités que le pauvre ne peut voir éparses dans les appartemens du riche, sans s’écrier : « Hélas ! le prix d’une seule de ces riches bagatelles arracherait un homme, toute une famille à la misère » ! Une toile de Jouy, d’un dessin gai, remplaça le riche mais triste damas. Le noyer, luisant quand il est entretenu avec soin, prit la place du sombre acajou. Le plaisir s’établit dans l’alcove, au lieu du luxe qui l’avait occupée jusqu’alors. Les superbes pendules qui décoraient toutes les pièces de l’appartement furent supprimées. « Qu’ai-je à faire de cette division méchanique du tems » ? disait Julie ; « je n’en compterai pas moins sa lenteur ou sa rapidité par l’absence ou par la présence de mon amant ».