‹ BlançayChapitre 29 sur 70 · Partie I · Chapitre 29

Partie I · Chapitre 29

Un soir que d’Arleville venait plus tard qu’à l’ordinaire chez Julie, il se rencontra sur l’escalier avec Justine, qui rentrait. À peine l’a-t-elle envisagé, que, jetant un grand cri, elle s’évanouit. Il n’eut que le tems de la recevoir dans ses bras, de la porter chez Julie, où je me trouvai alors. Long-tems nos soins furent inutiles. Enfin elle ouvrit les yeux, promena son regard sur nous tous, l’arrêta sur d’Arleville, qu’elle fixa long-tems dans une immobilité si expressive, que tous nos cœurs étaient serrés ; puis, exhalant un profond soupir, deux ruisseaux de larmes vinrent inonder ses joues, et baigner les mains de d’Arleville qu’elle tenait dans les siennes. Tout-à-coup, appercevant la mère Simplet, elle s’élance vers elle, cache son visage sur son sein… — « Allons-nous-en, ma bonne marraine, allons-nous-en ; je n’y résisterais pas ». Elle sortit.

Nous restâmes tous dans un état que je ne pourrais décrire. D’Arleville sur-tout éprouvait un trouble ! un intérêt ! que jamais aucun être ne lui avait fait éprouver. Il fit l’impossible pour engager la mère Simplet à parler ; mais cela lui était défendu plus que jamais.

Depuis ce jour, Justine revint de sa retraite beaucoup plutôt qu’elle n’en revenait précédemment, et ne manquait pas, après son dire ordinaire : — J’en ai vu un ; ou je les ai vus tous les deux ; ou, je n’ai vu personne ; d’ajouter cette question : Est-il chez Julie ?

Ensuite elle se plaçait sur l’escalier, appuyée sur la rampe, jusqu’à ce qu’elle l’eût vu arriver ou partir. Dès qu’elle l’avait vu, elle remontait chez sa marraine, et la douce mélancolie remplaçait sur son visage le sombre de la douleur.

« Courage, mon enfant », disait la bonne Simplet, « il ne faut jamais désespérer de la Providence. Vlà déja un petit amoindrissement dans tes peines. Qui sait ce que le bon Dieu te prépare ? Remercions-le, prions-le ; et espérons tout de sa bonté ».

Julie, d’Arleville et moi, nous nous perdions dans les conjectures. Nous nous arrêtâmes à penser que d’Arleville ressemblait à l’amant que la mort ou l’infidélité avait enlevé à Justine. Quoi qu’il en soit, on s’applaudissait de ce que sa vue était un allégement à ses peines. On voulut même l’engager à passer avec lui, chez Julie, une partie des soirées ; mais elle refusa constamment, en disant qu’elle n’y résisterait pas.

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