‹ BlançayChapitre 30 sur 70 · Partie I · Chapitre 30

Partie I · Chapitre 30

Bernard et Sans-Regret, qui passaient une partie du tems chez la bonne mère, s’intéressaient aussi beaucoup à Justine. L’un, en la plaignant, avait la délicatesse de respecter son secret ; l’autre voulait absolument connaître celui qui avait trahi cette pauvre fille, pour aller le trouver et le forcer, le sabre à la main, de venir réparer sa faute. — « Mais s’il est mort » ? disait Bernard. — « En ce cas…… mais non ; je gagerais qu’il ne l’est pas. Je ne peux dire sur quoi je fonde cette idée, mais j’y mettrais mes oreilles que le coquin n’est pas mort. Et je ferai tant que je saurai où il est. Et, si je le sais une fois, sarpebleu ! je jure par les charmes de M. Lisbeth… » Il va pour désigner du geste de quels charmes il veut parler. À peine sa main en a-t-elle approché, que celle de Lisbeth lui a appliqué le plus beau soufflet !… Notre homme s’était à moitié levé ; il était aux trois quarts ivre, le soufflet lui fit perdre entièrement l’équilibre. — « C’est bien fait », dit-il en se relevant ; « j’ai ce que je mérite. D’abord et d’un, vous êtes sage, partant respectable pour tout le monde ; ensuite vous l’êtes encore plus pour moi, puisqu’vous êtes l’amie de cœur de Bernard. Que voulez-vous ? ce maudit vin attaque la raison ; ce diable de fichu qui s’était entr’ouvert…… Mais c’est égal. Bernard, si je t’ai offensé, tu n’as qu’à parler : je t’en ferai raison ».

— « Monsieur Sans-Regret », dit Lisbeth, « est-ce comme cela que vous réparez vos torts » ?

— « Ah ! mille pardons, Mam’selle Lisbeth ; mais n’ayez pas peur. Quoique j’sois la plus forte lame du régiment, je ne sais pas quel empire ce diable de Bernard a sur moi : son sang-froid, la raison qui est toujours toute de son côté, une manière de respect que j’ai pour lui, et qui fait rentrer toutes mes bottes dans ma manche, tant y a que quand nous nous battons ensemble, j’suis toujours sûr d’en revenir avec une saignée ; mais c’est égal : vous avez toujours raison de craindre, parce que, j’dis, y ne faut qu’un coup malheureux pour enterrer vos projets de mariage ; et, tout au contraire, j’veux les seconder, voyez-vous. Mon tems expire l’année prochaine. Eh bien ! je m’rengagerai pour finir celui de Bernard ».

« Seroit-il possible » ? dit Lisbeth, en lui sautant au cou. « Mon cher Sans-Regret » !

« Sarpebleu » ! dit celui-ci, « on a bien raison de dire que gn’y a qu’à gagner à être bon enfant. Ce baiser que vous venez de me donner…… Tenez, mam’selle Lisbeth, ç’a m’a remué l’ame comme une victoire ; car, gn’y a pas à dire autrement ; je vous aime plus que vous ne croyez. Vous préférez Bernard ; c’est bien fait : il vaut cent fois mieux que moi ; mais c’est égal ; et je me dédommagerai de ne pas vous avoir, en me rengageant pour que lui puisse vous épouser plutôt ».

Page 1