‹ BlançayChapitre 3 sur 70 · Partie I · Chapitre 03

Partie I · Chapitre 03

Plus accablé encore que je ne l’étais avant d’avoir espéré, je sortis de l’Église, et j’allai à quelques pas de là, m’asseoir sur un banc de pierre. Mille personnes peut-être étaient déja passées là sans faire plus d’attention à moi qu’au banc sur lequel j’étais assis, lorsqu’une vieille femme s’approcha pour me demander ce que j’avais. Je je ai un long soupir, et je lui répondis que je n’avais rien. — « Excusez-moi, mon jeune Monsieur, » me dit-elle, j’ai cru que vous vous trouviez mal. Vous êtes si pâle ! Êtes-vous incommodé ? vous n’avez qu’à dire : je vous ferai approcher une voiture, ou je vous donnerai le bras, pour vous conduire chez vous ».

Je la remerciai, je lui répétai que je n’étais point malade. En me quittant, elle se retourna plusieurs fois, comme si elle se fut doutée que l’amour-propre, ou l’excès de la douleur, avait dicté ma réponse. Enfin elle tourna un coin de rue, je ne la vis plus ; et je me retrouvai seul au milieu d’une foule innombrable qui allait et venait devant moi.

Il était nuit. Je m’étendis sur le banc pour me délasser un peu. — « Si c’est là sa chambre à coucher », dit un grand laquais qui sortait de l’hôtel à la porte duquel je me trouvais, son loyer ne lui coûtera pas cher ». « Eh ! l’ami », dit un autre, « à quelle heure voulez-vous qu’on vous éveille ? » — « Holà ! », dit un troisième, en me jetant presque par terre, « va-t-en choisir un autre gîte. Tu pourrais bien n’être pas-là tout seul ; et, demain, quand nous voudrions nous y asseoir »… — « Eh ! Messieurs », dit une voix tremblotante, « pourquoi maltraitez-vous ce pauvre jeune homme ? Seriez-vous bien-aises, à sa place » ?… C’était la vieille femme qui, quelques heures auparavant, m’avait offert ses secours. « Vous voyez bien », me dit-elle, « que j’avais raison tantôt. Allons, donnez-moi le bras ; je ne demeure qu’à deux pas d’ici ». En disant cela, elle prend effectivement mon bras, et m’emmène.

Je crus, en entrant chez elle, reconnaître, à la lueur d’une lampe vacillante, la demeure de Philémon et Baucis. Deux chétifs lits sur des traverses portées par de vieux étais, quatre ou cinq chaises vermoulues une table boîteuse… Il n’y avait qu’un bon meuble : c’était un de ces grands fauteuils qui, après avoir décoré de vieux châteaux, viennent se cacher dans les greniers du pauvre. La bonne vieille réunit toutes ses forces pour le sortir du coin où il était, et le traîner jusqu’à la cheminée. Elle le fit avec tant d’empressement, que je n’eus pas le tems de l’aider.

« Asseyez-vous, mon cher enfant ! Comme il a froid ! Attendez ». Et s’accroupissant devant l’âtre, elle arrange deux tisons éteints, prend un charbon dans sa chaufferette, arrache quelques brins de paille de la chaise la plus vieille. « Ce cher enfant » ! dit-elle encore ; et elle se met à souffler de toute la force de son haleine. « Mais voyez donc ce vilain feu ! Il semble que c’est fait exprès. Oh ! il faudra bien que tu ailles ». Et la voilà finissant de dépouiller la chaise du peu de paille qui y restait. Enfin elle en vint à bout. « Approchez-vous bien », me dit-elle, en me prenant les deux jambes, et me mettant presque les pieds dans le feu ; « et vos mains donc » ?

Puis la voilà trottant dans la chambre, remuant deux ou trois écuelles de terre, transvasant de l’une dans l’autre, et marmottant par intervalles. « C’est encore bien heureux qu’il ne soit que mercredi. Il y en a encore un peu. Je suis bien-aise de ne l’avoir pas pris à dîner. Ce cher enfant cela lui fera du bien ». Il s’agissait d’un bouillon. La bonne vieille ne mettait qu’un pot au feu par semaine ; c’était le dimanche. Elle aurait été désolée que nous eussions été au jeudi, parce qu’elle n’aurait plus eu de bouillon à me donner. Elle voulait y mettre du pain, me faire cuire quelques pommes de terre sous la cendre ; mais elle me tâta le pouls : j’avais la fièvre. « Ce cher enfant !… Oui, il vaut mieux ne prendre qu’un bouillon. Mon Dieu ! que je suis donc bienheureuse d’en avoir encore ! Il faut vîte vous coucher. Je vais vous arranger mon lit. Je coucherai avec ma filleule Justine. Allons, mon bon ami ». Et tout en disant, elle promenait sa chaufferette dans le lit, au lieu de bassinoire. « Tout cela ne sera rien ; il ne faut pas se déconforter. Le bon Dieu pourvoit à tout ».

Monsieur l’Abbé, votre sermon était bien écrit, mais je doute qu’aucun de vos auditeurs en soit sorti valant cette respectable femme.

Pendant que je faisais cette réflexion, la bonne vieille décrochait deux ou trois jupons, et quelques autres guenilles qui formaient toute la tapisserie de son réduit ; et, les entassant sur le lit : « Tâchez de suer, mon cher enfant : cela vous fera du bien. Allons, dormez ». Elle alla se remettre auprès du feu, ou je l’entendis répéter plusieurs fois entre ses dents : « Ce pauvre enfant ! Ce que c’est que de nous ! mon Dieu ! ce que c’est que de nous » !

Ensuite elle alla se mettre à genoux devant une Vierge de plâtre, couverte de vieux oripeaux, entourée de fleurs de papier enfumées, et de quelques cierges de cire jaune.

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