Partie I · Chapitre 04
Le lendemain, je m’éveillai avec une fièvre brûlante. Pendant huit jours, je ne quittai pas le lit. La bonne vieille eut autant de soin de moi, qu’une mère en aurait de son enfant. Elle était secondée, le matin et le soir, par cette Justine dont elle partageait le lit, depuis que j’occupais le sien.
Justine était une personne d’une trentaine d’années, d’une maigreur, d’une pâleur effrayante. Elle paraissait avoir été jolie ; mais il ne lui restait que cet air intéressant que donnent les longues souffrances. Un grand œil bleu, que la nature avait destiné à exprimer la volupté, n’exprimait plus que la douleur. Sa voix était presque éteinte, sa bouche décolorée. De longs cheveux bruns, que je voyais se boucler sur ses épaules, lorsqu’ils s’échappaient de dessous son bonnet, y étaient ordinairement ramassés sans ordre. Ses habillemens avaient de même l’air du plus grand abandon. Enfin tout annonçait en elle une infortunée qui respire encore, mais qui ne tient plus à la vie.
« Eh bien » ? lui disait la vieille, chaque soir, quand elle rentrait. — « Hélas » ! répondait Justine, avec un long soupir ; et elle ajoutait invariablement l’une de ces réponses : « J’en ai vu un ; ou, je les ai vus tous les deux ».
Ensuite elle tombait dans une espèce de stupeur dont elle ne sortait que pour laisser échapper des soupirs qui paraissaient la suffoquer sans cesse, ou pour seconder la vieille dans les services qu’elle me rendait. Alors elle avoit une expression de bonté si touchante !… Il n’y a que les infortunés qui aient cette expression-là.
Elle partait, chaque matin, dès qu’il était jour, emportant avec elle une portion d’alimens si petite, qu’à peine y en avait-il pour se soutenir. Le soir, elle ne revenait qu’à nuit close, soupait aussi sobrement qu’elle avait dîné ; puis restait au coin du feu à gémir, à soupirer… Sans doute jusque bien avant dans la nuit. Quelque tard que je m’endormisse, c’était toujours avant qu’elle pensât à prendre du repos.