Partie I · Chapitre 32
Monsieur d’Arleville était d’une naissance obscure ; mais, enrichi par des spéculations heureuses, il avait voulu s’illustrer par son second mariage. Il y était parvenu aux dépens de son bonheur. Une veuve ayant, au lieu de fortune, un nom, des parens puissans… Quelle fut ma surprise de trouver en elle cette même dévote qui avait occupé, au-dessous du logement de la mère Simplet, l’appartement devenu depuis celui de Julie, et qui l’avait quitté à la suite de la station avec l’Abbé, dont elle avait craint, avec raison, que je n’eusse été témoin ! Cette crainte se renouvella, quand elle me vit attaché à M. d’Arleville : et, si sa vue m’étonna, ma présence ne laissa pas de la déconcerter.
« Croyez-vous, » dit-elle assez séchement à M. d’Arleville, « qu’un aussi jeune homme soit de force à être votre secrétaire » ? Je pris la parole, pour lui dire que je connaissais la faiblesse de mes moyens, mais que j’y suppléerais autant qu’il serait en moi par le zèle, par l’attachement, et sur-tout, ajoutai-je en y mettant le ton convenable, par une discrétion à toute épreuve. Elle sentit l’application, me loua de cette qualité essentielle dans ma place, et me promit son amitié…
Elle m’en accorda au moins l’apparence. M. d’Arleville me donna réellement la sienne. J’en eus la preuve dans une circonstance bien agréable pour moi. La cure de sa terre vint à vaquer. Nombre de personnes puissantes la sollicitaient pour des protégés. Le desir d’obliger le bon M. Francir, me donna la hardiesse de risquer ma prière au milieu de toutes ces recommandations imposantes. Je l’emportai sur elles ; et ce fut à ce respectable Prêtre que la Cure fut donnée.
Je n’ai pas besoin de dire combien cela m’attacha à M. d’Arleville. Il m’accordait d’ailleurs cette considération si puissante sur l’homme sensible. Je n’étais point traité comme un homme payé, mais comme un ami ; et il ne manquait à mon bonheur que de voir mon bienfaiteur heureux : il s’en fallait de beaucoup qu’il le fût. Il était au contraire livré à une tristesse habituelle dont on ignorait la cause, et que j’attribuais au regret d’avoir uni son sort à une femme dont le caractère était si peu analogue au sien. Hautaine comme presque toutes les femmes de condition qui épousent des financiers ; intolérante comme toutes les fausses dévotes ; acariâtre au-delà de toute expression ; n’ayant pour personne le plus faible attachement, pas même pour M. d’Arleville, qui avait fait son bonheur, et que tout le monde chérissait ; ni pour les enfans de sa première femme qui, comme lui, étaient universellement aimés. Sa fille sur-tout… il n’y avait qu’une pareille belle mère qui pût refuser sa tendresse à la fille de M. d’Arleville, à l’aimable Adèle.