Partie I · Chapitre 33
Tout en elle annonce un caractère excellent, beaucoup de sensibilité. La physionomie douce, l’air ingénu, l’œil velouté, un son de voix qui va à l’ame…… Je ne l’éprouvai que trop pour ma tranquillité ! Dès que j’eus lu dans mon cœur, je voulus fuir, mais il était trop tard ; je n’en avais plus la force. Tout ce que je pus obtenir de moi, fut le projet de lui laisser ignorer mon amour.
Je ne tardai pas à m’appercevoir que je n’étais pas le seul qui ressentisse les effets de ses charmes. L’Abbé Fallacio, qui dirigeait la conscience de Madame d’Arleville, avant qu’elle portât ce nom, et lorsqu’elle était la voisine de la mère Simplet…… On s’attendait bien de le trouver chez M. d’Arleville. Ceux qui lui ressemblent ne quittent pas prise, quand la fortune de leurs pénitentes s’accroît : mais, après la scène que j’avais vue du cabinet, on ne pouvait pas imaginer qu’il osât porter ses vues sur la belle-fille de cette même femme… J’observais avec intérêt. Une foule de petites circonstances éveillèrent mes soupçons ; le tems ne fit que les fortifier ; Adèle les confirma par le soin extrême qu’elle prenait d’éviter de se trouver seule avec lui.
Le monstre : quand je voyais son œil cave et faux se promener sur les charmes d’Adèle ; lorsque, pour monter un escalier, il osait lui offrir la main…… heureusement elle la refusait toujours ; je crois que, si elle l’eût acceptée, je me serais trahi. J’avais déja tant de peine à me contenir ! sur-tout depuis une scène où j’avais cru voir que j’inspirais quelque intérêt.
Par suite d’une lecture, et d’une dissertation qu’elle avait amenée, j’en étais venu à dire que la naissance était peu de chose, et qu’il n’y avait de différence réelle entre les hommes, que par leurs qualités personnelles. Madame d’Arleville, oubliant les raisons qu’elle avait de me ménager, n’écoutant que son orgueil blessé, me traita avec une hauteur…… que jamais je n’aurais soufferte, si j’avais pu ne pas la souffrir sans m’exposer à être banni de l’endroit où je voyais Adèle.
Cette aimable personne leva les yeux au ciel, les reporta sur moi, avec l’air de me dire : « Adèle vous plaint ». Puis son fichu soulevé avec plus de force et de lenteur qu’à l’ordinaire…… « Ah ! Madame d’Arleville », dis-je en moi-même, traitez-moi à présent comme vous voudrez. Je souffrirai tout ; oui, tout…… mais ne vous en allez donc pas…… ne me laissez pas seul avec cette charmante fille ; dans un moment comme celui-ci…… son cœur disposé pour moi ; le mien brûlant pour elle…… »
Madame d’Arleville était effectivement partie. Soit excès de colère, soit le reproche de s’être laissée emporter trop loin, elle était sortie brusquement, et nous avait laissés, Adèle et moi, aussi déconcertés l’un que l’autre de nous trouver tout-à-coup seuls ensemble. Elle brodait. Je tenais encore le livre qui avait amené les réflexions dont l’orgueil de Madame d’Arleville avait été si vivement blessé…… Le livre, comme la broderie, n’était que pour la contenance. Adèle ne passa pas une soie ; je ne lus pas une seule ligne. Nos yeux occupés à se chercher, à s’éviter…… — « Ma belle mère, me dit-elle enfin, vous a traité bien durement ».
J’allais répondre que j’en avais été bien dédommagé ; et qui sait où cela m’aurait conduit ?
Par bonheur, le jeune d’Arleville entra. Il me cherchait, pour me dire que Julie venait de recevoir la somme que le Commandeur lui donnait précédemment à chaque quartier ; qu’en même tems on lui avait dit qu’il y avait des fonds placés à cet effet, et qu’elle en recevrait autant à l’échéance de tous les quartiers. — « Il est clair », ajouta d’Arleville, « que c’est un trait de M. de Sermeuil. Il est superbe ; nous l’admirons : mais Julie ne doit ni ne veut accepter ce bienfait. Moi-même, vous jugez bien que je ne voudrais pas voir mon amante enrichie par un autre. Nous avons décidé qu’elle irait sur-le-champ le trouver, pour lui remettre ses dons. Il demeure actuellement à la campagne ; et, comme je ne peux pas y aller dans ce moment, j’ai compté sur vous, pour accompagner Julie. Il ne faut que deux jours : mon père vous les accordera sûrement ».