‹ BlançayChapitre 34 sur 70 · Partie I · Chapitre 34

Partie I · Chapitre 34

En effet il me les accorda ; et je partis avec Julie et Lisbeth dans une voiture publique. La quatrième place était occupée par un de ces fastueux personnages, dont la mise éblouit les sots, et repousse les gens raisonnables. Il débuta par prendre le fond, quoiqu’il y eût des femmes. Il est vrai que l’une n’était qu’une soubrette, et que la maîtresse avait un air si simple ! un ton de si grande bonté en parlant à sa suivante ! tandis que le Monsieur avait une toilete si recherchée ! une coiffure élégante, des odeurs, les doigts garnis de bagues de toutes sortes de formes et de couleurs, deux chaînes chargées de breloques, deux montres enrichies qu’il s’empressa de sortir, de faire sonner…… Quelle mal-adresse ! Si l’homme riche savait combien il sacrifie de plaisirs à la ridicule manie de vouloir éblouir par sa richesse, il ne ferait plus un aussi sot marché. Que ce Monsieur n’eût eu d’affectation ni dans sa mise, ni dans ses manières, qu’il n’eût pas pris d’autorité une place qu’il aurait toujours eue, parce que nous n’aurions pas souffert qu’il s’en fût privé pour Lisbeth ; la voiture n’aurait pas roulé dix minutes, que nous nous serions parlé. Des mots vagues en auraient amené de plus suivis. La conversation auroit pu finir par être intéressante ou gaie ; nous aurions rendu ainsi notre voyage agréable, et tout le monde y aurait gagné. Au lieu de cela, nous cheminâmes dans un silence !…… Celui du Monsieur semblait dire : — « Mon dieu ! que l’on est malheureux de ne point avoir une voiture à soi ! Qu’il est désagréable d’avoir une route à faire avec des premiers venus, avec de petites gens qu’il faut supporter pendant je ne sais combien d’heures ! » Notre silence à nous disait aussi clairement, que nous ne souffrions pas moins de nous trouver avec un tel compagnon de voyage ; non pas que son faste nous en imposât, mais parce que, sa présence nous gênant pour ce que nous aurions eu à dire entre nous, il était désagréable de ne pouvoir se dédommager de cette gêne par une conversation générale.

Nous fîmes ainsi la moitié du chemin. On arrêta pour faire rafraîchir les chevaux. Pendant ce tems, nous allâmes nous promener dans un parc, qui se trouva ouvert. Nous vîmes notre élégant suivre Lisbeth, que sa folâtre gaieté conduisait indistinctement dans toutes les allées du parc, s’inquiétant peu si nous dirigions notre promenade du même côté. J’avais déja cru m’appercevoir dans la voiture qu’il faisait attention à elle.

Lisbeth avait l’œil vif, le nez troussé, une bouche riante, une physionomie lutine. Trop vive pour avoir un embonpoint excessif, elle n’en avait pas moins besoin d’un fichu assez ample. Et puis, une certaines manière de l’arranger !…… La pudeur était satisfaite ; mais la curiosité pouvait aussi l’être, si cependant elle ne desirait pas trop, et si elle savait saisir les différens jours que procuraient la variété des attitudes et la vivacité des mouvemens. Le Monsieur n’avait pas vu impunément cette blancheur de lis, cette immobilité qui résistait aux plus rudes cahots de la voiture…… Mais il a joint Lisbeth au détour d’une allée ; nous sommes derrière une charmille : voici leur dialogue.

Le M. — « Savez-vous bien que vous allez d’un train à défier l’homme le plus leste » ?

L. — « Trouvez-vous cela, Monsieur » ?

Le M. — « Cette autre Dame est votre maîtresse, à ce qu’il m’a semblé » ?

L. — « Pourquoi » ?

Le M. — « Elle a une soubrette charmante ».

L. — « Il y a long-tems que les miroirs me le disent ».

Le M. — « Et les hommes aussi, sans doute » ?

L. — « Mais, oui ».

Le M. — « Et l’on n’est pas toujours incrédule » ?

L. — « Vous avez deviné ».

Le M. — « Charmante ! sur ma foi ! Comme elle est fraîche ! C’est véritablement une rose ». (Il s’approche pour prendre de certaines libertés. Il est arrêté par un grand coup d’épingle). — « Ah ! la méchante ! comme elle m’a piqué » !

L. — « Pour que votre comparaison ne fût pas tout-à-fait fausse, il fallait que je ressemblasse à la rose au moins par les épines ».

Le M. — « Et vous me raillez encore ! Oh ! vous allez me le payer ».

L. — « Prenez garde à vous. Je me vengerai d’une manière terrible ».

Le M. — « Que pouvez-vous me faire de si effrayant » ?

L. « Je fourragerai votre coiffure ».

Cette menace fit son effet. Notre fat, tout en disant que cela lui serait égal, battit en retraite si gauchement, que nous ne pûmes retenir un éclat de rire, qui acheva de le déconcerter. Il ne nous voyait pas ; mais il se douta bien que c’était nous. Aussi fit-il semblant de dormir pendant tout le reste de la route.

Page 1