‹ BlançayChapitre 35 sur 70 · Partie I · Chapitre 35

Partie I · Chapitre 35

Nous arrivâmes enfin à un chemin de traverse qui conduisait chez M. de Sermeuil, et où il fallait quitter la voiture. Il n’y avait qu’une lieue à faire : nous l’entreprîmes à pied, mais nous fîmes l’étourderie de ne pas prendre de guide. Nous nous égarâmes ; la nuit commençait à se clorre, et nous commencions à nous inquiéter, lorsqu’enfin nous apperçûmes une lumière, vers laquelle nous dirigeâmes nos pas. Nous y fûmes bientôt arrivés.

Au bruit que nous faisions, un gros chien sortit en aboyant, mais d’un aboiement caressant. Cet animal venait à nous, retournait à la porte, revenait, retournait comme pour nous engager à entrer. Presqu’aussitôt parut une paysanne, qui vint nous demander si nous ne nous étions pas égarés, et qui, sur notre réponse affirmative, nous invita, du ton le plus empressé, à venir nous reposer chez son maître, qui était un phirsolophe. Notre scène muette exprima sans doute la crainte d’être chez un original, pour ne rien dire de plus ; car la paysanne nous dit, en parlant avec la plus grande volubilité : — « Sans doute que vous ne savez pas encore c’que c’est qu’un phirsolophe. Ça n’est pas étonnant. Je n’le sais, moi, que du depuis que mon maître est ici ; mais faut dire qu’c'est la pus belle chose du monde. Un homme tout simple, tout uni, qui fait tant d’bian qu’il peut, qui trouv’bian tout c’que font les autres, qui parle au pauvre monde comme à ses pareils, et qui, m’est avis, parlerait tout de d’même à un prince ; car, voyez-vous, M. de Sermeuil ne distingue les hommes…… — M. de Sermeuil, dites-vous ! — Oui-dà. — C’est précisément chez lui que nous venons. — Oh bian ! vous y vlà tout portés. Il va ête bian content, quand il rentrera, d’trouver comm’ça cheux lui deux braves dames et un brave Monsieur d’sa connaissance. Quand bian même i n’vous connaîtrait pas, ça serait encore égal, voyez-vous ? Quand j’dis qu’ça s’rait égal, pas tout-à-fait pourtant. Dame ! écoutez donc. Les ceux que l’on connait, on doit les recevoir mieux que les autres : mais c’est qu’il est si honnête ! c’est qu’il est si bon ! Vous croyez peut-être que ç’te lumière qu’vous avez vue, c’est par hasard. Eh bian ! point du tout. V’la encore c’qui vous trompe. Comme c’village est dans le milieu du bois, qui n’est pas bon, da ! et dans lequel i n’faut pas avoir trop bu, comm’dit c’t’autre, pour perdre son chemin, not’maître ne veut pas que les volets d’sa maison soyont fermés, afin que les lumières sarviont aux gens qui v’nont à s’égarer, et ils sont toujours assurés de trouver ici une bonne réception. C’est comm’ça qu’not maison est montée. Gn’y a pas jusqu’à not’ chien, parlant par respect, qui est déja accoutumé à faire bonne meine aux gens. Il n’est dressé à çà qu’tout nouvellement ; mais c’t’accoutumance-là, ça s’prend bian vîte par les bêtes comm’ par les personnes. Tant seulement j’mettons de la prudence, suivant les ceux qui se présentont ; car, écoutez donc, c’n’est pas l’tout qu’d’être bon, n’faut pas s’exposer. Il est vrai que l’village est là tout près, et qu’au moindre signe d’notre maître, gn’y a pas un paysan qui ne se fît hacher pour le défendre. Il n’est pourtant pas not’seigneur. Ce n’est pas, j’dis, qu’il aurait bian pu l’être s’il avait voulu ; mais i dit comm’ça, dit-i, qui gn’y a pas de plaisirs, parce que gn’y a toujours des droits à soutenir contre les pauvres gens, qui pour la chasse, qui pour la pêche, qui pour autre chose, et que, riche pour riche, on fait plus de bian, étant simple particulier, qu’étant seigneur…… Mais moi donc qui ne pense pas à vous faire rafraîchir ! Pardon, excuse, mes bonnes Dames ; c’est que quand j’parle de mon brave maître…… T’nez v’là une bouteille. Françoise, va prendre des verres sur la table. Allons donc, lambine, allons donc… Ah ! c’est bian heureux. Faites la révérence, Mam’zelle ».

— « C’est à vous cet enfant-là » ?

— « Oui, Madame, à vous servir. si elle en était capable. Faites-donc la révérence, Mam’zelle ».

— « Quel âge a-t-elle » ?

— « Sept ans, Madame, vienne la moisson. Faites-donc la révérence, Mam’zelle ».

— « Elle est bien forte pour son âge » ?

— « Oh ! c’est qu’ça ne boude pas d’vant son écuelle. Si elle était seulement aussi sage que gourmande !… Mais faudra bian qu’ça vienne. N’est-ce pas, Madame, que vous n’l’aimerez pas, si elle n’est pas bian sage ? Faites-donc la révérence, Mam’zelle ».

— « Tenez, ma petite amie ; voilà des bonbons, à condition que vous contenterez bien votre mère ».

— « Oh ! mon Dieu ! Madame, vous êtes trop bonne. Faites-donc la révérence, Mam’zelle… Mais, je crois entendre… M’est avis que j’entends not’maître ».

C’était effectivement lui. La présence de Julie ne le surprit pas. Il connoissait assez la délicatesse de ses principes, pour s’être attendu à cette démarche ; mais il était dans les siens qu’elle serait absolument sans effet. Quoi que pût dire Julie, pour obtenir de lui qu’il reprît ses dons, il résista à ses instances. Il fallut finir par céder ; et elle fut forcée de permettre qu’il offrît à la chaste amitié, ce qu’il avait précédemment consacré à une liaison que la bonne morale condamnait.

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