‹ BlançayChapitre 36 sur 70 · Partie I · Chapitre 36

Partie I · Chapitre 36

Ce point arrangé, le Commandeur, pour qu’il n’en fût plus parlé, nous proposa de passer dans le salon, où la compagnie nous attendait. Nous ne savions trop ce que cela voulait dire. Nous eûmes bientôt le mot de l’énigme. Le salon était une superbe grange ; et la compagnie, c’était tout Le village réuni pour la veillée. On n’y manquait pas chaque soir ; mais ce que M. de Sermeuil ne nous avait pas proposé, parce que lui-même l’ignorait, ce fut une fête qu’on lui donna le même soir, à l’occasion de la sienne.

Nous trouvâmes la grange illuminée, et tapissée de lierre, formant des arcades, des guirlandes et le chiffre du Commandeur. Toutes les filles étaient vêtues en blanc, les femmes avaient leurs belles cottes rouges, les garçons leurs habits des dimanches, de la poudre et des cocardes. Les Vive M. de Sermeuil ! marquèrent notre arrivée. On vint le prendre par la main, et le conduire sur une espèce d’estrade. Sitôt qu’il y fut, un pan de tapisserie, qui tomba, laissa voir un fauteuil enjolivé de fleurs et de rubans, au-dessus duquel pendait une couronne. Au même instant l’orchestre, composé de trois ménétriers, partit d’un coup d’archet à briser toutes les cordes.

Ils jouèrent une fanfare, ensuite une marche, au son de laquelle on vint deux à deux, à la file, apporter des bouquets à M. de Sermeuil. Deux paysans donnèrent, au lieu de fleurs, une poignée d’épis d’orge. Ils provenaient de la première récolte faite dans un terrein que le Commandeur leur avait donné. D’autres lui présentèrent une botte de joncs secs. C’était pour désigner un marais desséché par ses soins, et qu’il faisait cultiver pour les pauvres. Enfin les vieilles lui présentèrent un rouet dont la bobine était couverte de fil d’or et de soie. Le Magister, qui avait lu autrefois la fable des Parques, leur avait conseillé cette allégorie.

Il y eut ensuite une collation posée des plus beaux fruits que chacun avait pu cueillir dans son jardin. Les femmes avaient fait des crêmes, des pâtisseries, des vins cuits. J’ai vu à la ville de prétendus ambigus bien symmétriques. Celui-là en était véritablement un. Des corbeilles de joncs, des paniers d’osier, une vaisselle aussi diversifiée par les formes que par les couleurs, le tout placé sur la table, comme cela s’était trouvé ; par-dessus tout, une bonne gaieté bien franche, bien soutenue, des rondes, des chorus, puis des danses ou l’on s’embrouillait toujours, mais ou l’on riait de tout son cœur.

Cependant la crainte que Julie, déja fatiguée de la route, ne fût incommodée par une veillée trop prolongée, fit que M. de Sermeuil tira sa montre. Je fis de même. Nous étions à quelques minutes l’un de l’autre. Je pris la sienne, et après l’avoir réglée sur celle de Bernard : « Elle le mérite », lui dis-je en la lui rendant.

Ce mot piqua sa curiosité. Je lui racontai le trait de Bernard. Il voulut revoir ma montre, la considéra avec une attention respectueuse ; puis reprenant la sienne : « On te fait trop d’honneur », lui dit-il avec un air de pitié ; « il s’en faut de beaucoup que tu puisses soutenir la comparaison ».

Fin de la première partie.

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