Partie II · Chapitre 04
Ce torrent de pieuses exclamations fut interrompu par une vieille femme-de-chambre, qui vint annoncer que Pyrame (c’est le nom de l’épagneul) avait des coliques. — « Ô ciel, mon Pyrame ! Apportez-le-moi bien vite. Cette chère bête ! que peut-elle donc avoir » ? Pyrame fut apporté mollement étendu sur un coussin, que la vieille déposa sur les genoux de Madame d’Arleville. On fit chauffer des mouchoirs de batiste pour envelopper le malade. On lui présenta toutes les friandises imaginables, tout cela accompagné de caresses pour lui, de reproches pour les gens, de brusqueries contre ceux qui n’apportaient pas assez vite, ou d’un air assez chagrin, ce que l’on imaginait de lui offrir. Au milieu de ses doléances, des expressions de sa mauvaise humeur, Madame d’Arleville ne cessait de se récrier sur son extrême sensibilité, qui ne lui permettait pas de voir souffrir le plus petit être, sans partager ses maux. — « Pour vous, Mademoiselle », en s’adressant à Adèle, « rien au monde ne peut vous émouvoir. Vous verriez mourir ce pauvre animal, sans en être plus affectée. Mon cher Pyrame ! Il n’y a que moi qui compatisse à ton mal. Délicat comme tu es, il y a long-tems que tu aurais péri, si tu étais tombé en de certaines mains. On n’aurait jamais eu pour toi ces soins tendres qui exigent une sensibilité aussi vive, aussi exquise que la mienne…… Qui est-ce donc qui ouvre si brusquement cette porte ? Ce pauvre Pyrame en a tressailli ».
C’était le garde-chasse amenant un paysan qu’il avait surpris tirant un coup de fusil. Ce pauvre homme courut se jeter aux genoux de M. d’Arleville. Il en fut reçu avec cette nuance de sévérité qui laisse entrevoir le pardon ; et il commençait à se rassurer, lorsque Madame d’Arleville prenant la parole : — « Comment, malheureux ! tu oses chasser malgré les défenses ? et encore c’est un Dimanche que tu choisis ! — Madame, je vous supplie de m’entendre : je ne suis point un braconnier. — Au lieu d’être à l’Église ! — C’est la première fois que j’aie chassé ; on peut s’en informer. — Aller braconner, au lieu de prier Dieu ! — Hélas ! c’était pour contenter ma pauvre femme, qui est à la veille d’accoucher, et qui, depuis je ne sais combien de tems, me tourmente pour avoir un bec-figue. — Un bec-figue ! Il sied bien à de pareils êtres d’avoir de telles envies. Allons, allons, conduisez ce drôle-là en prison. — Madame, ayez pitié de moi, de ma femme »… Elle parut au même instant, conduisant un enfant par la main, en portant un autre sur son bras, un troisième dans son sein. Comme elle allait pour embrasser les genoux de Madame d’Arleville, elle eut le malheur de toucher Pyrame, qui se mit à crier. — « Prenez donc garde ; vous êtes d’une mal-adresse ! Mon pauvre Pyrame (au garde) : Eh bien ! faut-il vous dire deux fois la même chose ? — Allons », dit le garde au paysan, « marchons en prison ». La femme suivit. Je suivais aussi, le cœur navré…… Je ne souffris pas long-tems. M. d’Arleville, qui les avait devancés, fit relâcher le paysan, défendit au garde de paraître, de plusieurs jours, devant Madame d’Arleville, pour éviter ses questions, lui prescrivit de ne jamais rendre compte qu’à lui personnellement des délits qu’il découvrirait, et donna quelqu’argent à cette pauvre famille, pour la dédommager de ce qu’elle venait d’éprouver.
En rentrant au château, je trouvai Madame d’Arleville occupée à donner l’ordre de faire cuire pour son chien, le bec-figue pour lequel elle venait d’envoyer en prison un malheureux père de famille. Pyrame mangea les deux ailes, et l’on alla se coucher un peu plus tranquille ; mais les inquiétudes se renouvellèrent pendant la nuit. On la passa presqu’entière auprès du malade, et, dès que le jour commença à poindre, on fit atteler une chaise.
L’Abbé étant incommodé, il ne put accompagner Madame d’Arleville. Je le remplaçai. Nous voilà donc elle, la vieille femme-de-chambre, moi et Pyrame, j’aurais dû dire : elle, Pyrame, la femme-de-chambre et moi ; c’était sûrement dans cet ordre que nous plaçait la considération de Madame d’Arleville.