‹ BlançayChapitre 41 sur 70 · Partie II · Chapitre 05

Partie II · Chapitre 05

Nous cheminions dans le silence le plus absolu, par respect pour le sommeil auquel s’était livré l’animal chéri ; mais il fut rudement interrompu par un cahot si violent, qu’une des soupentes se cassa. On juge sans peine et de l’effroi de Madame d’Arleville, et de l’aigreur avec laquelle le cocher fut traité, le tout en proportion de la tendresse qu’elle avait pour Pyrame.

Nous allâmes nous asseoir au pied d’un arbre, pendant que les gens réparaient la voiture. À peine y étions-nous, que nous vîmes au pied d’un autre arbre, un jeune homme vêtu dans le genre paysan, mais avec goût. Il était si absorbé dans ses idées, qu’il ne nous apperçut pas. Après quelques soupirs, il prit une guitare qui était à côté de lui, et chanta.

ROMANCE.

Dans les grandeurs, ô ma Lucie !
Puisses-tu couler d’heureux jours !
Mais du hameau la douce vie,
Vaut mieux que le faste des cours.

Cette onde qui, dans la prairie
Coulait sans bruit et librement,
Par l’art, maintenant asservie,
Du plus beau parc fait l’ornement.
Dans d’étroits canaux resserrée,
N’en jaillissant qu’avec effort,
Elle est quelquefois admirée ;
Mais on maîtrise son essor ;
Voilà ton sort.
Dans les grandeurs, ô ma Lucie !
Puisses-tu couler d’heureux jours !
Mais du hameau la douce vie
Vaut mieux que le faste des cours.
*

Dès qu’à sa pente elle est rendue
Lucie, alors on voit cette eau
Ne s’élançant plus vers la nue
Redevenir simple ruisseau.
Quoiqu’elle ait dans son esclavage,
Produit un effet admiré,

Elle aime mieux dans le bocage
Couler sur un lit ignoré,
Mais à son gré.
Dans les grandeurs, ô ma Lucie ?
Puisses-tu couler d’heureux jours !
Mais du hameau la douce vie
Vaut mieux que le faste des cours.
*

Il soupira de nouveau, détacha sa guitare… alors il nous apperçut. Il vit en même terris les soins que l’on se donnait pour réparer la voiture, et vint, avec beaucoup d’empressement, nous offrir un asyle chez lui, jusqu’à ce que nous pussions repartir. Nous acceptâmes. Il nous conduisit à une petite chaumière, dans laquelle le nécessaire se trouvait à peine. Il s’empressa de mettre dans l’âtre un fagot de sarmens ; puis essuyant les escabelles qui lui servaient de siéges… — « Est-ce là toute votre cabane » ? dit Madame d’Arleville du ton le plus dédaigneux. — « Je vous demande pardon, Madame, j’ai encore une chambre. — Voyons. Mon Pyrame y sera peut-être un peu moins mal qu’ici. — Madame, c’est qu’elle est occupée par deux soldats, dont un s’est trouvé fort indisposé, ce matin, en passant par ici. Je lui ai donné mon lit. — Peut-être qu’à présent il se porte mieux, et qu’il pourra céder la place. — Je crois qu’il dort. — Il n’y a qu’à l’éveiller. — Je ne le puis, Madame ; ce pauvre homme a besoin de repos. — Voilà bien des égards pour des gens qui sûrement vous payeront fort mal. Je ne leur demande rien, Madame ; je ne suis point aubergiste. — Aubergiste ou non, je vous paierai bien, moi. — Je suis bien fâché, Madame, de vous refuser, mais ce soldat est malade ; cela répond à tout. — Mais que savez-vous si lui-même ne serait pas bien aise de céder la place moyennant un pour-boire ? La Fleur, allez-y de ma part. » Le mot n’était pas fini, que la Fleur était dans la chambre voisine, faisant la proposition de la part de sa maîtresse. J’entends bientôt une voix s’élever : — « Eh ! ta maîtresse fût-elle la Dame de trente-six villages, elle se porte bien, et non pas mon camarade. La Fleur parla sans doute de Pyrame. La même voix s’éleva de nouveau. — « Comment, maraut ! c’est pour un animal que tu proposes de déplacer un homme malade ! Crois-moi débarrasses vîte le plancher, si tu ne veux pas que je te mesure les épaules avec le plat de mon sabre ».

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