Partie II · Chapitre 10
Le jour même du départ de la dévote pour sa retraite, une tante avait emmené le jeune d’Arleville et sa sœur, pour passer quelque tems dans son château. M. d’Arleville avait pris le parti de choisir ce même tems pour faire avec moi une tournée que ses affaires exigeaient. Nous partîmes à cheval, sans aucune suite. En passant devant une petite maison de campagne isolée, le cheval de M. d’Arleville fut effrayé par un chien qui sortit à l’improviste. M. d’Arleville fut désarçonné, et blessé à la tête. Le jardinier de la maison accourut. Ce ne fut qu’avec bien de la peine, et à l’aide d’une civière, que nous parvînmes à l’y transporter. Les maîtres étaient absens. Ce pauvre homme, désolé du malheur dont son chien était la cause, donna au blessé la meilleur chambre de la maison. Un chirurgien, que j’envoyai chercher dans une ville voisine, déclara qu’il n’y avait aucun danger ; mais qu’il pourrait y en avoir, si l’on risquait le moindre déplacement. Il fallut donc rester dans cette maison étrangère, où, le jardinier excepté, j’étais seul pour soigner M. d’Arleville. Je ne le fus pas long-tems.
J’avais mandé à la mère Simplet l’accident arrivé à M. d’Arleville. Un jour qu’il sommeillait, j’étais, depuis un instant, sur un perron à côté de sa chambre ; j’apperçois venir une femme couverte de sueur et de poussière, la tête nue, ses cheveux développés au gré du vent, précipitant sa marche, ne suivant aucun sentier, tendant vers la maison par la ligne la plus droite ; sans plus s’inquiéter des récoltes qu’elle traversait, que des ronces qui la déchiraient. Bientôt elle arrive toute haletante ; elle est près de moi…… Nous nous reconnaissons…… C’était Justine…… Elle tombe exténuée de fatigue. Un long-tems s’écoule sans qu’elle puisse proférer une seule parole. Enfin elle me demande des nouvelles de M. d’Arleville, me prie de la cacher quelque part…… Mais lorsqu’elle m’entend dire que la chambre est si peu éclairée, à cause de la faiblesse du malade, qu’à peine peut-on y distinguer les objets, elle se précipite à mes genoux, sans que je puisse l’en empêcher, pour me conjurer de l’y introduire. Elle ne se releva que quand j’y eus consenti.
Elle entra aussi tremblante que la feuille, s’approcha sur la pointe du pied, puis allant se placer auprès du lit, elle entr’ouvrit le rideau, et ses yeux ne quittèrent plus M. d’Arleville. Le moment de prendre une boisson étant venu, je la préparai. Justine, joignant les mains, me conjura par signes de permettre que ce fût elle… Je lui donnai le verre que je tenais. Elle le prit avec transport, se glissa le long du lit, en se faisant suivre du rideau, de manière à en être cachée…… Elle était si agitée, qu’à peine restait-il la moitié de la boisson dans le verre, quand elle le présenta au malade.
Lorsque le jardinier vint, j’annonçai Justine comme une garde que j’avais fait venir de Paris.
Elle me seconda, en modérant devant lui la tendresse de ses soins ! mais combien elle s’en dédommageait lorsqu’il n’y avait qu’elle et moi ! sur-tout lorsque M. d’Arleville venait à s’endormir ! Un jour entr’autres qu’il sommeillait, ayant une main hors du lit, après l’avoir considéré long-tems pour s’assurer qu’il était endormi, elle se baissa sur sa main la baisa ; puis me sautant au cou : « Ah mon ami » ! me dit-elle en me serrant de toute sa force, « quel bonheur je vous dois » !
Cependant le jeune d’Arleville et sa sœur, à qui j’avais écrit, étaient sur le point d’arriver. La dévote, dont la retraite allait finir, ne devait pas tarder non plus. Il fallait que Justine s’éloignât. Le malade était hors de tout danger ; d’ailleurs, je lui promis de lui en donner tous les jours des nouvelles…… En s’en allant, elle emporta dans un sachet qu’elle plaça sur son cœur, les cheveux qu’il avait fallu couper à M. d’Arleville, pour faciliter le pansement.
Bientôt tout le monde arriva. Bientôt le malade fut en état d’être transporté à son château. On lui conseilla, pour recouvrer entièrement la santé, d’aller prendre les eaux d’Aix-la-Chapelle.