Partie II · Chapitre 12
Depuis que ce voyage était arrêté, on cherchait un domestique, aucun de ceux de la maison ne convenant à M. d’Arleville. J’avais écrit à la bonne mère Simplet, pour qu’aidée de Lisbeth, elle tâchât d’en procurer un, tel qu’on le désirait. On n’exigeait de lui que d’être capable de ces soins particuliers dont un malade a besoin. De son côté, M. d’Arleville promettait des égards, sur-tout de ne le faire voyager que dans sa voiture, etc. Quelques jours après ma lettre, je suis demandé de la part d’un inconnu. Je vais…… je trouve Justine en habits d’homme, cheveux et sourcils teints, coiffure serrée, grosse cravatte, en un mot si bien déguisée, que d’abord je ne la reconnus pas. — « Ô vous » ! me dit-elle, « à qui je dois déja tant, mettez le comble à ce que vous avez fait. Il faut que vous me présentiez à M. d’Arleville ; que vous me fassiez agréer pour le suivre dans son voyage ».
Je voulus lui faire des représentations : ses instances, ses larmes me laissèrent sans moyens ; il fallut faire ce qu’elle désirait. Je l’annonçai comme un homme assez bien né, qui avait éprouvé beaucoup de malheurs, et qui relevait d’une longue maladie. Enfin je dis tout ce qui pouvait prévenir en sa faveur, et donner quelque raison de l’air embarrassé qu’on pourrait lui trouver. Tout réussit au mieux. Lorsque je la conduisis pour la présenter, arrivée à la porte de la chambre, elle fut obligée de s’asseoir, tremblante, prête à s’évanouir. Ce fut l’affaire d’une minute. Elle se leva tout-à-coup. — « Entrons vîte », me dit-elle, « j’ai réuni toutes mes forces ». Elle entra en effet d’un air aussi décidé qu’on peut l’avoir avec une physionomie douce, et répondit fort bien à toutes les questions. Lorsque M. d’Arleville lui demanda son nom : — « Justin », répondit-elle. M. d’Arleville était occupé à nouer le ruban de son bonnet de nuit. Il s’arrête. Ses doigts lâchent le ruban, qui tombe sur ses épaules. Ses deux mains restent un moment élevées, comme si elles l’eussent encore tenu… — « Justin » ? répéta-t-il d’une voix altérée, et en faisant un mouvement sur lui-même. Puis, après un silence : « J’aimerais mieux », ajouta-t-il, en ramassant son ruban, et continuant de le nouer, mais machinalement, « oui, j’aimerais mieux que vous prissiez un autre nom. — Si celui-là déplait… à Monsieur…… — Oh ! point du tout », reprit-il très-vivement, non point du tout. Au contraire ; mais j’aime mieux que vous en preniez un autre. — Eh bien ! Monsieur, appellez-moi Félix. J’ai entendu dire que ce nom signifiait heureux ; et je le serai, si vous avez la bonté de me prendre à votre service. — Je me féliciterai aussi de vous avoir, si vous répondez à l’idée avantageuse que vous me donnez de vous… Vous m’inspirez un véritable intérêt ». Le cœur de Justine commençait à se serrer. Je voyais ses yeux prêts à se mouiller. Je me hâtai d’observer qu’étant venu à pied, cet homme avait besoin de repos ; et je l’emmenai.
Deux jours après, Justine partit avec M. d’Arleville et son fils, qui tous deux ne cessèrent de m’écrire qu’ils étaient enchantés de leur nouveau domestique. Ils n’avaient seulement pas le tems de prononcer un ordre. Félix lisait dans leurs yeux et leurs moindres désirs étaient prévenus. Au plus petit dérangement de santé, c’étaient des soins si délicats ! si tendres ! Aussi ne tardèrent-ils pas à s’attacher véritablement à lui. Ils ne l’appelaient que leur cher Félix ; et autant que les convenances le permettaient, ils traitaient Félix plus en ami qu’en domestique.