‹ BlançayChapitre 49 sur 70 · Partie II · Chapitre 13

Partie II · Chapitre 13

La première lettre que Julie écrivit au jeune d’Arleville, fut pour lui faire part des espérances de maternité qu’elle commençait à concevoir. Elle les avait eues avant son départ ; mais par délicatesse elle lui en fit alors un mystère. On sait pourtant combien elle est vive et triomphante, la joie qu’éprouve une jeune femme qui, pour la première fois, espère devenir mère. On sait à quel degré d’ivresse cette joie est portée, lorsque celui à qui elle la doit est aussi tendrement, aussi passionnément aimé que l’était d’Arleville. Que l’on juge donc de ce qu’il avait dû en coûter à Julie pour ne pas l’instruire ; mais elle l’aimait trop véritablement pour vouloir qu’il lui sacrifiât ses devoirs. Qui sait s’il aurait pu se résoudre à partir ? Qui sait même tout ce qu’il lui en coûta d’efforts pour rester éloigné d’elle, quand il eut connu les nouveaux droits qu’elle avait à sa tendresse ? Il ne fallait rien moins qu’un père malade dans un pays étranger… Il se consola par la persuasion que Julie céderait enfin aux instances qu’il n’avait jamais cessé de lui faire, pour s’unir à elle par un mariage secret. Elle ne pouvait plus, disait-il, refuser le titre de son époux au père de son enfant, qui, sans cela, se verrait condamne par la loi à n’avoir jamais ni nom, ni famille.

— « Eh bien » ! lui répondit-elle, « il n’en sera que plus obligé d’avoir des talens et des vertus ; et il ne manquera pas d’en acquérir, parce qu’il en sentira de bonne heure la nécessité. Exposé aux reproches des sots et des méchans, son aménité sollicitera la bienveillance, son mérite l’obtiendra ; sa fierté, si c’est un homme, préviendra l’insulte, son courage la punirait, si on osait se la permettre ; mais qui pourrait avoir cette cruauté vis-à-vis d’un être qui rachèterait, par des qualités personnelles, le tort d’une naissance qui n’a pas dépendu de lui ?

» Il n’y a d’heureux que ces enfans là, disent les sots. Un homme d’esprit dirait : — Il n’y a qu’eux qui fassent tout ce qu’il faut pour dominer le sort. En effet, les autres se reposant sur leur état, ne sentent que dans l’occasion le besoin de lutter contre la mauvaise fortune ; et l’on sort toujours mal d’une pareille lutte ; lorsque l’on ne s’y est pas préparé dès long-tems. Reçus naturellement dans la société, ils sont dispensés d’acheter le droit d’y entrer. Accueillis par une suite de considérations étrangères, ils ne sont pas réduits à la tâche difficile de forcer la considération par les moyens personnels. Enfin, la naissance, les alliances, les places, les richesses, forment à leur avantage une masse, que l’enfant naturel ne peut balancer que par son mérite. Dès son enfance, il sent la nécessité de valoir par lui-même ; il s’y exerce de bonne heure ; et l’on est étonné qu’il soit heureux ! Je dis heureux, pour me servir de l’expression vulgaire. Son prétendu bonheur, je l’ai déja dit, n’est que l’art de maîtriser la fortune.

» Mais, pour parler d’un avantage plus prochain, n’as-tu donc pas remarqué combien les enfans naturels sont plus chéris de leurs parens que les autres ? C’est que ce sont les enfans de l’amour, disent encore les sots. À ce prix, il en serait de même de tous les premiers nés des mariages d’inclination. Cependant l’expérience prouve que souvent les autres sont encore plus tendrement aimés. Et comment cela ne serait-il pas ? Le plus grand besoin qu’ils ont d’appui sollicite si fortement pour eux ! L’incertitude de leur sort les rend si intéressans ! Le tort que l’on a à leur égard leur donne des droits si sacrés !… La nature a placé la tendresse dans le cœur de tous les pères, de toutes les mères ; mais combien elle acquiert d’activité, de chaleur, lorsqu’elle a pour objet un être d’autant plus attachant, qu’il est plus à la merci des événemens !

» Et la mère d’un enfant si tendrement aimé, combien elle doit l’être elle-même ! Non, mon ami, non, ne me parle plus de mariage. En restant comme nous sommes, je ne puis qu’être aimée d’avantage. Une fois liés par des liens indissolubles, qui sait ?… J’en ai vu tant d’exemples ! Enfin, mon cher ami, je ne perds pas de vue le tort de ma première existence. Je t’aime trop pour vouloir t’exposer aux reproches de ta raison, au juste courroux de ta famille. Actuellement je te possède sans trouble, sans alarmes. Devenue ton épouse, tes parens voudront t’enlever à ma tendresse. S’ils n’y réussissent pas, ils y travailleront au moins, et dès-lors notre bonheur sera troublé. Pourrai-je même ne pas toujours craindre que le tems affaiblissant ton amour… Pardonne, mon ami, pardonne, mais nous sommes heureux ; ne cherche pas à l’être davantage. Dans tous les genres, l’insatiabilité est toujours punie ; et sois sûr que tu ne pourrais trouver dans ta femme, ni pour toi une amante plus passionnée, ni pour notre enfant une mère plus tendre que ta

Julie.

Elle avait mis au commencement de sa lettre, comme pour épigraphe, ces vers connus de la lettre d’Héloïse à Abeilard.

Unissons nos plaisirs sans unir nos fortunes.
Crois-moi, l’hymen est fait pour des ames communes,
Pour des amans livrés à l’infidélité.
Je trouve dans l’amour mes biens, ma liberté.
Le véritable amour ne craint pas le parjure.
Aimons-nous ; il suffit ; et suivons la nature.

Et voilà le danger !……

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