Partie II · Chapitre 14
Madame d’Arleville voulut retourner à Paris. Nous partîmes dans une voiture dont l’Abbé Fallacio occupait le fond avec elle. J’étais devant lui ; Adèle était en face de sa belle-mère. L’indigne Tartuffe profitait de l’avantage que lui donnait cet arrangement, pour fixer souvent Adèle, sans que Madame d’Arleville pût s’en appercevoir ; mais moi, qui ne le quittais pas un instant de vue, je ne puis dire ce que je souffrais. J’allais, je crois, me trahir, lorsqu’Adèle, me jetant un regard consolant, saisit le prétexte d’un peu de froid pour se couvrir d’une calèche qu’elle fit descendre fort bas ; puis, avec l’air d’être accablée de sommeil, elle se plaça sur le côté de la voiture, de manière que je pouvais seul voir un peu son visage, et que son genou rapproché du mien…… Malheur à ceux qui ne jugeront pas ce que j’éprouvai ! ils ne connaissent pas la magie de l’amour.
En arrivant, l’Abbé et moi nous présentâmes la main aux Dames pour descendre de voiture. Madame d’Arleville s’appuya également sur nous deux. Je tremblais qu’Adèle n’en fît autant. Au moment où elle avance la main qu’elle doit donner à l’Abbé, elle me regarde, apperçoit sans doute dans mes yeux ce qui se passe dans mon ame, retire aussi-tôt la main, comme si elle en eût eu besoin pour tenir son mantelet, et de l’autre, s’appuyant fortement sur moi…… La mienne était sous son bras…… Un serrement doux, alternatif et précipité…… Qu’aurions-nous dit de plus en parlant ? Mais nous étions en toute sécurité, parce que nous ne parlions pas ; et nous nous livrions ainsi de bonne-foi à toute l’ivresse de l’amour.
Pour moi, je ne pouvais plus vivre un seul instant sans Adèle. Même, lorsque retirée dans son appartement, il ne m’était plus possible de la voir, je me dédommageais en cherchant au moins à l’entendre. À côté de sa chambre était un corridor obscur, dans lequel elle avait une porte de dégagement, mais qui était condamnée. Tout le tems qu’Adèle était chez elle, c’était dans cet endroit que je le passais. Là, l’oreille appuyée contre la porte, le moindre bruit que je pouvais entendre était une jouissance. Marchait-elle ? ma respiration se mettait d’accord avec ses pas. Parlait-elle à son oiseau ? chaque mot caressant qu’elle lui adressait était recueilli par mon cœur. Jusqu’au bruit du froissement de sa robe, quand elle en avait une de soie, me faisait frissonner de plaisir. Mais dans quelle ivresse j’étais, lorsque, prenant sa harpe…… C’était toujours des romances qu’elle chantait. Quelquefois, après les couplets qui avaient quelque rapport à notre situation, elle s’arrêtait, j’entendais quelques soupirs…… Alors, me jetant à genoux, les bras étendus vers cette porte qui nous séparait, je l’injuriais de ce qu’elle me faisait obstacle ; je la remerciais des jouissances que je lui devais…… Au milieu de mes imprécations et de mes actions de graces, je sentais mon ame s’échapper. Tout entier aux illusions d’une imagination brûlante j’étais aux genoux d’Adèle, je recueillais ses soupirs, je respirais son haleine, je sentais jusqu’au contact de l’atmosphère qui l’environnait…… Amour ! Amour qui pourrait supporter la vie, après des jouissances aussi délicieuses, si les intervalles qui les séparent n’étaient pas encore remplis par le souvenir ou par l’espérance ?