‹ BlançayChapitre 51 sur 70 · Partie II · Chapitre 15

Partie II · Chapitre 15

Si ma passion de venait tous les jours plus violente, il en était de même de celle de mon indigne rival. Chaque fois que son regard pouvait, à l’insu de Madame d’Arleville, s’arrêter sur Adèle, il avait en même tems je ne sais quoi de sombre et de lascif ; son œil roulait rapidement dans son orbite ; ses sourcils se rapprochaient ; à la contraction de ses joues, on devinait le grincement de ses dents ; sa respiration sortait avec bruit de ses narines ; ses poings se fermaient ; les muscles de ses jambes se prononçaient avec force : en un mot, on croyait voir à la fois un satyre tourmenté de tous les feux, et un monstre roulant quelque projet sinistre. Cette dernière idée me frappa. L’événement ne prouva que trop combien mon pressentiment était fondé.

Un jour que des courses indispensables m’avaient tenu dehors assez long-tems, j’apprends à mon retour, que Madame d’Arleville est sortie avec sa femme-de-chambre ; que tous les domestiques sont à faire différentes commissions dont l’Abbé les a chargés ; enfin, qu’excepté la vieille portière qui me disait tout cela, il n’y avait dans la maison qu’Adèle et lui…… Qu’Adèle et lui ! répétai-je tout bas avec un sentiment d’effroi et déja je suis dans le corridor obscur. Le premier bruit qui me frappe est celui d’un meuble qui tombe. Je prête l’oreille. J’ai bientôt distingué celui de deux personnes qui se débattent sans parler. Aussi-tôt m’élançant contre la porte, et l’enfonçant d’un seul coup…… Dieu ! quel spectacle s’offre à ma vue ! Adèle presqu’étouffée par un mouchoir lié sur sa bouche, les deux mains retenues par un cordon, les cheveux épars, les vêtemens en désordre ; l’Abbé, armé d’un poignard, ne lui laissant que le choix du déshonneur ou de la mort…… Il la quitte, se jette sur moi ; son arme rencontre une côte, se brise… Au même instant il est terrassé ; et, pendant que d’une main je le retiens, rugissant sous mon genou qui le presse, de l’autre saisissant le reste du poignard qui lui est échappé, j’allais délivrer la terre de ce monstre, lorsqu’Adèle arrêta mon bras. Les siens étaient encore embarrassés par le cordon, le mouchoir était encore sur sa bouche. Pour la délivrer de l’un et de l’autre, je quittai l’Abbé, qui, saisissant ce moment, et se prosternant à nos genoux, employa pour nous fléchir tout ce que la frayeur et la bassesse peuvent dicter de plus touchant. On ne se venge plus quand le danger est passé. Il semblait se repentir de bonne-foi. Nous lui fîmes grace, sous la condition qu’il quitterait incessamment la maison ; que jusques-là il s’abstiendrait même de regarder Adèle. Il fit toutes les promesses, tous les sermens que nous exigeâmes de lui, même tous les aveux que je desirai. Il confessa que, depuis long-tems, il méditait le jet dont il venait de tenter l’exécution. Ayant jugé, dès le matin, qu’il pourrait l’effectuer le même jour, il avait au moment du café, jeté adroitement une poudre soporifique dans la tasse d’Adèlè, qui effectivement n’avait eu que le tems de se retirer dans sa chambre, pour se livrer au sommeil. Alors il s’y était introduit à l’aide d’une double clef. Il lui avait attaché les mains avec un cordon garni de nœuds, disposés de manière à ne pouvoir être sentis, que lorsqu’ils serreraient par ses efforts pour lui résister : il lui avait ensuite mis sur la bouche un mouchoir qu’il achevoit de nouer lorsqu’elle était sortie de son sommeil léthargique ; et, quoiqu’elle eût pu faire pour se défendre, tant de précautions assuraient sa défaite, que, sans moi, elle aurait infailliblement succombé.

Je frémissais en écoutant toutes ces affreuses combinaisons du crime : mais que n’aurais-je pas pardonné en faveur du tendre intérêt que me témoignait Adèle ! sur tout lorsque le sang qui sortait de ma blessure commençant à percer mes habits… « Grand dieu ! vous êtes blessé » ! s’écria-t-elle avec le plus grand effroi. « Monsieur, (en s’adressant à l’Abbé) je vous en conjure, courez chercher le chirurgien le plus habile. Votre zèle en cette occasion, peut seul expier votre attentat. Songez que sa vie… ». Elle se retint ; mais, se tournant vers moi, son regard acheva la phrase. Le mien dut lui exprimer combien l’existence me devenait précieuse, puisqu’elle daignait s’y intéresser.

Cependant je parvins à la rassurer sur ma blessure, qui effectivement était peu de chose. Une eau vulnéraire qu’elle me donna, eut bientôt arrêté le sang. Le chirurgien n’eut presque rien à faire, et, dans peu de jours, je fus entièrement guéri. Je n’interrompis même pas mes séances dans le corridor obscur. Non-seulement j’y restais tout le tems de la journée qu’Adèle était dans sa chambre, mais j’y passais encore la plus grande partie des nuits. Les sermens de l’Abbé ne m’avaient pas convaincu. En vain j’aurais voulu y croire. Un je ne sais quoi repoussait la confiance. Il me semblait que son regard était plus faux que jamais. Je ne pouvais me défendre de l’idée qu’il méditait quelque nouveau crime ; et j’aurais cru Adèle perdue, si j’avais cessé un seul moment de veiller sur elle.

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