‹ BlançayChapitre 52 sur 70 · Partie II · Chapitre 16

Partie II · Chapitre 16

Il était six heures du matin. Je venais de recevoir une lettre de Bernard. Elle m’avait été apportée par un commissionnaire encore assez jeune, mais fort intelligent. Je me disposais à faire réponse, lorsque je vis entrer dans ma chambre trois hommes, dont un me dit qu’il était Exempt de police, et porteur d’un ordre du Roi pour m’arrêter. Mon premier mouvement fut de sauter sur mon épée ; les deux acolythes s’en étaient emparés, et l’Exempt m’observa d’un ton assez honnête, que la résistance ne produirait qu’un esclandre non-seulement inutile, mais qui certainement aggraverait mon sort, au lieu que la soumission décidait souvent à l’indulgence. Je voulus savoir au moins de quoi j’étais accusé, n’ayant jamais rien dit ni rien fait que j’eusse à me reprocher. — « Mon emploi », me dit l’Exempt, « est de vous arrêter. Il ne s’étend pas au-delà. Je crois sans peine que vous n’êtes pas réellement coupable. Votre air prévient en votre faveur, et je vous avoue que vous m’inspirez beaucoup d’intérêt ; mais je dois obéir. Vous le devez aussi. Tout ce que je peux vous promettre, ce sera de parler en votre faveur au Gouverneur du château d’If, pour qu’il adoucisse votre prison autant qu’il sera possible. Il me veut du bien, et je crois pouvoir vous assurer qu’à ma recommandation, il sera votre avocat auprès du Ministre. Mais, voici bien du tems perdu. Je commence à être répréhensible. Allons, Monsieur, partons tout de suite ».

J’étais dans une espèce de stupeur. Toutes mes idées étaient tellement bouleversées, que je n’en avais réellement aucune. On profita de ce moment pour m’entraîner dans une voiture, qui attendait au coin de la rue. Ce ne fut que lorsqu’elle commença à rouler, que je sortis de mon anéantissement, et que je sentis toute l’horreur de ma situation. Conduit dans une prison, sans savoir ni pourquoi ; ni combien peut durer ma captivité ; arraché à mes amis, à ma bonne mère, à l’adorable, à la bien aimée Adèle !… Deux torrens de larmes vinrent inonder mes joues. — « Ô Adèle : ô toi, dont je ne pouvais m’éloigner un seul instant ! combien va-t-il s’écouler de siècles avant que je puisse encore jouir de ta présence ?… Hélas ! qui sait si jamais ?… Grand Dieu ! si c’est pour jamais que je la quitte, reprends, reprends à l’instant même l’existence que tu m’as donnée ; mais que ta bonté veille sur Adèle ! Séparée de son père, de son frère, elle n’avait que moi pour la défendre contre ce monstre. Elle n’avait que moi, et l’on m’arrache d’auprès d’elle ! Comment pourra-t-elle échapper à présent aux attentats de cet homme exécrable ? Grand Dieu ! n’auras-tu créé un être aussi parfait, que pour l’immoler au crime » ?

L’Exempt voulait m’adresser quelques paroles de consolation ; mais, tout entier à ma douleur, je n’entendais rien. Il prit le parti du silence. Il y avait déja quelques heures que nous cheminions ainsi, lorsqu’une secousse violente et les cris de l’Exempt et de ses deux acolythes m’arrachèrent à l’espèce de léthargie dans laquelle j’étais plongé. C’était l’essieu de la voiture qui venait de se casser. Nous étions alors près d’un petit cabaret de campagne entièrement isolé. Il fallut y entrer pour attendre que le postillon eût amené du monde du village le plus prochain ; et il y avait au moins une demi-lieue. Le cabaret n’avait qu’une chambre ; nous n’eûmes pas à choisir.

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