‹ BlançayChapitre 53 sur 70 · Partie II · Chapitre 17

Partie II · Chapitre 17

Nous étions là depuis quelques minutes, lorsque nous vîmes venir vers le même cabaret un soldat, la pipe à la bouche, la marche entre deux vins, une grande corne de son chapeau en avant, son sabre sous un bras, et donnant l’autre à une fille qu’il entraînait dans ses zigzags. Tous les deux criaient une chanson de garnison. Ils arrivent, ils entrent. Le soldat m’apperçoit, s’arrête tout-à-coup comme s’il eût vu la tête de Méduse, ôte sa pipe, se débarrasse de la fille, perd un peu l’équilibre en arrière, le recherche en avant, et vient tomber dans mes bras en s’écriant : — « Mille chapelets de bombes ! c’est lui ! c’est mon cher ami ! Hola ! eh ! l’hôtesse ? vîte du vin et de votre meilleur. C’est moi qui paye. Sarpebleu ! ça s’rencontre bien. J’ai reçu hier mon prêt ; je suis encore calé. Mais contez-moi donc par quel diable d’hasard j’vous rencontre ici ».

Pendant que je cherchais quelle réponse je devais faire à Sans-Regret, (on se doute bien que c’était lui : son régiment était en garnison dans la ville près de laquelle nous nous trouvions), l’Exempt prit la parole, pour répondre un : « Que vous importe » ? prononcé de ce ton imposant que prennent les agens subalternes. — Comment, que m’importe ? Est-ce que vous ne venez pas d’entendre qu’il est mon ami » ? — Mon conducteur reprit la parole, et du même ton répéta à-peu-près la même chose. — « Oh çà, l’ami, dit Sans-Regret, voilà deux fois que tu me répètes la même impertinence. Prends garde à la troisième ». En disant cela, il avait posé sa pipe sur la table, replacé son chapeau par un geste très-rapide, et sa main se portait déja sur la poignée de son sabre. — « Permettez », dis-je à l’Exempt, « que je lui réponde. — Il faut bien qu’il le permette », dit Sans-Regret. « Je saurais sarpebleu bien l’y forcer, s’il ne le voulait pas. Voyons, il y a quelque mine sous le bastion ; il faut que je sache ce que c’est. Allons, conte-moi tout cela, et point de ménagement ».

Je pris le parti de lui tout dire, espérant que la nécessité de plier sous un ordre supérieur, retiendrait son zèle. Je le connaissais mal : je le vis, sur la fin de mon récit, serrer les poings, grincer des dents, fixer mon conducteur d’un œil étincelant ; et, comme j’allais entreprendre de le calmer : — « Comment » ! dit-il en se levant brusquement, « tu crois que je te laisserai emmener comme un criminel, tandis que tu n’as pas de reproche à te faire. — Pas le moindre », répondis-je, « mais il ne faut pas moins me soumettre…… — Au diable si je le souffre » ! reprit-il. « C’est quelque coquin qui aura trompé notre Roi, qui lui aura surpris cet ordre-là ; mais c’est égal : que mille verres d’eau m’étranglent si je souffre qu’il soit exécuté ! Écoute, Monsieur, toi qui es chargé de tout cela, faut que tu le laisses sauver, et pas plus tard que tout de suite…… Eh bien ! on dirait que tu marchandes ? Tiens, crois-moi, fais les choses de bonne grace, ou si non…… ». L’Alguazil voulut riposter. Sans-Regret ne lui en donna pas le tems. Il tira son sabre : l’Exempt et ses deux acolythes mirent l’épée à la main, et tous trois tombèrent à la fois sur lui. Désespéré de n’avoir point d’armes pour seconder Sans-Regret, je m’élançai au milieu des combattans, tremblant qu’il ne succombât sous le nombre. — « Laisse-moi faire », me dit-il, en me repoussant si rudement qu’il me renvoya tomber sur ma chaise, « j’aurai bientôt expédié ces marauds-là ». En même tems il rompait, pour se donner le tems de gagner une muraille qui le préservât d’être entouré. Puis, le voilà faisant le moulinet avec son sabre, frappant d’estoc et de taille, en faisant des estafilades à chaque coup qu’il portait.

Ses trois adversaires commençaient à battre en retraite, lorsqu’un nouvel acteur se précipita au milieu d’eux en croisant leurs armes. Le combat est suspendu. Je regarde… je reconnais…… Grand Dieu ! c’est mon ami, mon cher ami Bernard ! J’étais déja dans ses bras. Sans-Regret lui serrait la main, ne voulant pas quitter son sabre que les autres n’eussent remis leurs épées. Quand elles furent dans les fourreaux : — « Croirais-tu », dit-il à Bernard, « que ces trois maroufles-là voulaient emmener notre ami en prison ? et à ma barbe encore ! Ils disent que c’est un ordre… — Je sais tout », dit Bernard. « Ce n’est point le hasard qui m’amène ici. Je viens avec le projet de délivrer notre ami ; mais je veux employer un moyen plus doux et peut-être plus sûr que le tien. Monsieur », dit-il tout bas à l’Exempt, « voici une bourse assez bien garnie pour vous décider ; — et qui le décidera », ajouta Sans-Regret. « Allons, Monsieur, ne t’amuse pas à barguigner. Te voilà entre une bourse et des coups de sabre. Ce n’est pas le cas de balancer. — Ma foi, Monsieur, je ne balancerai pas non plus ; je prends la bourse, mais songez de quelle importance il est pour moi que vous me gardiez le secret ».

Dès-lors, tout fut bientôt arrangé. Bernard avait une bonne voiture. Sans-Regret, en nous y, conduisant, nous dit à l’oreille, qu’il allait garder notre homme à vue jusqu’à ce que nous eussions beaucoup d’avance. Nous l’embrassâmes et nous partîmes.

Bernard m’apprit alors qu’il avait été informé de mon malheur par le commissionnaire qui, lorsque l’on m’avait arrêté, était chez moi, attendant ma réponse. C’était un petit drôle fort intelligent. Rien ne lui était échappé. Il avait sur-tout bien retenu le nom du château d’If, qu’il avait entendu prononcer à l’Exempt. Il avait aussi eu grand soin de suivre jusqu’à la voiture, et de se mettre en état de la dépeindre très-exactement. Bernard avait vîte couru chez Julie. C’était cette bonne personne qui l’avait mis à même de prendre une chaise de poste, de corrompre les sbires, et de me donner de quoi passer dans le pays étranger. Si elle n’eût point été malade, elle aurait accompagné Bernard, pour travailler elle-même à ma liberté, et m’offrir toutes les consolations qui auraient été en son pouvoir. Elle regrettait bien encore de ne pas avoir eu dans le moment une somme plus forte ; mais elle me faisait prier, avec les instances de l’amitié la plus tendre, de permettre qu’elle partageât avec moi, à mesure qu’elle en recevrait. Enfin, elle avait recommandé à Bernard de ne pas me quitter que je ne fusse sur la frontière, hors de tout danger. Sa sollicitude n’était pas plus vive que celle de mon ami. Il ne me quitta que sur les frontières du Brabant que je devais traverser pour aller en Hollande.

Je n’ai point essayé de peindre tout ce qui s’était passé en moi pendant son récit. Je ne parlerai nom plus, ni de mes adieux, ni de tout ce que le sentiment me dicta pour lui, pour cette bonne Julie, pour notre mère Simplet, pour Justine. Les expressions les plus vives seraient encore si loin de la vérité !

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