Partie II · Chapitre 18
Dans la voiture que je pris pour me rendre d’Anvers à Amsterdam j’eus pour compagnon de voyage un Hollandais et un de mes compatriotes. Celui-ci était coiffé comme pour aller au bal, vêtu d’un frac élégant, une jolie badine à la main, les manières lestes, le ton suffisant, l’air évaporé. À peine la portière est-elle ouverte, que l’étourdi s’élance dans la voiture, comme s’il eût dû l’occuper seul, et s’empare du fond. Pour moi, je fis au Hollandais les politesses d’usage. Comme il paraissait n’entendre que ma pantomime, j’en forçai l’expression, et je la forçai d’autant plus que, souffrant du tort de mon compatriote, je voulais tâcher de le réparer autant qu’il était en moi. Pour toute réponse à mes révérences, le Hollandais porta une main à son chapeau, sans le moindre mouvement de la tête ni du corps ; et, de l’autre main, me prenant par le bras, il me força de monter le premier.
Notre élégant était déja fredonnant une ariette, qu’il interrompit pour me demander si j’étais Français, et pour se féliciter d’avoir trouvé une figure humaine ; car, ces gens-là, dit-il, en regardant le Hollandais ; il se reprit tout de suite, et s’adressant à lui, il lui demanda quelle heure il était ; s’il y avait loin jusqu’à la dînée ; le tout pour savoir s’il entendait le français. Pas une de ces questions ne fit seulement lever les yeux au Hollandais, qui s’occupait à charger sa pipe.
« Vous voyez », me dit mon étourdi, « vous voyez combien nous sommes heureux de nous être rencontrés. Ne serait-il pas bien gai de avec un pareil butor, qui ne sait que son baragouin, et qui ne connaît que sa pipe et ses florins ? Car ce gros pataud-là, avec son ample habit de drap, son grand chapeau, et sa perruque sans poudre, pourrait bien être un bourg-mestre, et ne compter que par tonnes d’or. En vérité, je ne viens dans ce pays-ci que parce qu’il faut l’avoir vu, mais je sais d’avance que c’est la nation la plus maussade de l’univers ; que je n’y trouverai qu’ennui, dégoût…… ». Et voilà mon homme qui ne tarit plus sur les reproches que la frivolité française fait au flegme hollandais.
Je lui observai qu’il ne fallait ni se prévenir sur des rapports étrangers, ni juger un pays en y entrant ; que chaque peuple avait ses bonnes et ses mauvaises qualités ; que le sang-froid batave était souvent préférable à la légèreté qui nous caractérise, et qui, grace à quelques Français, ajoutai-je, en appuyant, nous rend l’objet des sarcasmes ou de la pitié de l’étranger ; que la Hollande me paraissait un pays étonnant ; que je ne pouvais voir sans admiration des hommes qui avaient conquis sur la mer la terre qu’ils habitaient. Enfin, je dis tout ce que la justice me dicta en faveur de cette nation, si différente de la nôtre, il est vrai, par ses habitudes, mais si admirable sous une infinité de rapports.
Mon homme me répondit par un papillotage si misérable, que je pris le parti de garder le silence. Son babil tarit bientôt ; mais il le remplaça par des mines qui me firent encore plus de peine. J’avais été bien aise, pour l’honneur de ma nation, que le Hollandais ne comprît pas les sots propos de mon ridicule compatriote, mais la pantomime est de tous les pays, et les pouah ! le vilain ! qu’il articulait à chaque bouffée de tabac qui sortait de la pipe, étaient accompagnés d’une scène muette, trop expressive pour n’être pas comprise.
Ce fut bien pis à la dînée. Tout lui parut détestable. À chaque plat, il opposait la citation de vingt entremets, et ne cessait de se récrier sur l’impossibilité de vivre avec une pareille cuisine. Pour moi, je mangeais sans faim, parce que le chagrin m’accablait, mais avec l’attention au moins de ne pas marquer de dégoût. À quoi bon de vouloir humilier les gens ? On n’y gagne jamais que d’avertir leur orgueil de se cabrer. Je pris de même mon parti sur l’impossibilité de me faire entendre en parlant. J’y suppléai par les signes, sans aucune marque d’impatience, et j’eus tout ce que je desirais ; tandis que mon merveilleux, jurant, tempêtant, se donnant au diable, n’obtenoit que des kanni ferchan (je ne vous comprends pas), prononcés avec un sang-froid qui redoublait sa fureur. Si même il avait voulu se donner la peine d’observer, il aurait pu remarquer une nuance de mépris.
Ik kan niet uw ferstaan.
Je peux pas vous comprendre.