Partie II · Chapitre 19
Le lendemain, en montant en voiture, j’appris avec beaucoup de plaisir qu’il nous avait quittés ; mais je ne fus pas peu surpris lorsque le Hollandais m’adressant la parole en bon français : — « Je vous félicite », me dit-il, « du départ de votre compatriote. Ce sont ses pareils qui font tort à votre nation. Heureusement qu’il se rencontre quelques gens sensés comme vous, qui… ». Je supprime toutes les choses honnêtes qu’il ajouta. Il finit par me prier de venir loger chez lui.
Sa manière de m’y engager était si loin de nos ridicules affectations de politesse, que je le pris pour un hôtelier…… Et, voulant savoir s’il était au nombre de ceux dont on m’avait donné la note à mon départ d’Anvers, je lui demandai sous quelle enseigne il tenait son auberge. — « Voilà bien l’opinion française », me dit-il en souriant ; « on croit chez vous qu’ici on ne fait rien que pour de l’argent. Sachez, jeune homme, que l’on vous induit en erreur. Nous n’avons pas, comme les Français, la politesse des manières, mais nous avons celle du cœur. Les prévenances manquent ici de cette jolie tournure qu’on sait leur donner dans votre pays, mais elles ne sont jamais une amorce perfide, dont l’intérêt est le seul motif. Nous ne faisons accueil qu’aux gens qui paraissent nous convenir. Si notre première opinion se trouve justifiée, nous les adoptons pour amis ; et c’est dans l’espérance de vous donner bientôt ce titre que je vous engage à venir chez moi. Allons (en me tendant la main), ne mettez pas plus de façon à accepter, que je n’en mets à offrir ».
Je ne savais trop quelles expressions employer pour lui dire avec quel plaisir j’acceptais, sentant bien de quel ridicule une formule française serait auprès du style dans lequel l’invitation était faite. Cependant ma réponse me valut un : « bon cela ! bon ! je vois que vous ne serez pas long-tems à perdre les manières, et vous ne pouvez qu’y gagner ».
(La voiture se trouvait arrêtée devant un pavillon que l’on décorait) : « Tenez ; vous voyez les sculptures de ce panneau qui vient de chez l’artiste : simples, mais admirables par leur fini. Voyez les pareilles que l’on vient de dorer : brillantes, mais tous les détails du ciseau perdus sous les couches de blanc et sous la dorure ».
J’étais on ne peut plus surpris en comparant l’intéressante conversation de mon compagnon de voyage avec cette taciturnité, je dirai même, cet air lourd que je lui avais trouvé la veille. Il continua de m’étonner par ses réponses à mes questions sur tout ce que la route m’offrait de nouveau. Par-tout des explications claires, des observations fines, et toujours une complaisance si vraie, qu’il ne me vint même pas dans l’idée que je pourrais en abuser.
Enfin nous arrivâmes chez lui. Un Français qui aurait eu la dixième partie de ses richesses, n’aurait voulu habiter qu’un superbe hôtel. M. Péters, (c’est le nom du respectable Hollandais) ne comptait que par millions. Il ignorait même jusqu’où allait sa fortune, parce que la mer, toujours couverte de ses vaisseaux, lui apportait sans cesse de nouveaux trésors. Cependant sa demeure annonçait l’aisance, sans le moindre faste. On ne pouvait rien desirer d’utile qui ne s’y trouvât ; mais on y aurait en vain cherché le superflu, ou ces riens brillans, que le luxe imagine pour la vanité. On ne pouvait se défendre d’un étonnement mêlé de vénération, en trouvant réunies et les richesses ordinairement si corruptrices, et cette antique simplicité qui caractérisait le siècle des mœurs.
Une jeune femme mettant tout son bonheur à gouverner sa maison, à élever son enfant, à avoir pour son mari ces prévenances douces et continuelles qui attachent bien plus que l’ivresse passagère de l’amour ; un enfant respectueux mais sans cet air humilié que donne la crainte, parce qu’on lui offrait des exemples, sans jamais lui infliger de châtiment ; un vieux père, que tout le monde servait avec empressement, et dont le radotage n’excitait ni humeur ni railleries ; des domestiques que jamais on ne grondait, parce qu’ils faisoient toujours leur devoir, et qui faisaient toujours leur devoir, parce que jamais on ne les grondait ; M. Péters enfin, dont l’unique soin était de rendre heureux tout ce qui l’approchait : voilà l’intérieur de cette maison, de laquelle la joie bruyante n’approchait pas, mais où l’on trouvait toujours, et dans tous les individus, l’air du vrai contentement.
Je fus bientôt regardé comme de la famille. M. Péters, sans s’informer du motif qui m’avait amené en Hollande, avait exigé que tout le tems que j’y demeurerais, je restasse chez lui. Du reste, aucune gêne. Il m’avait, le premier jour, conduit à mon appartement, montré tous les êtres de la maison, averti des heures des repas et du thé ; ensuite liberté entière de faire tout ce que je voudrais.
Si quelque chose avait pu alléger mes peines, ç’aurait été de vivre avec des gens aussi estimables ; mais j’étais loin de tous ceux que j’aimais ! loin d’Adèle ! ne recevant même aucunes nouvelles !… Dès mon arrivée, j’avais écrit à Bernard, à une adresse dont nous étions convenus, pour échapper aux soupçons que ma fuite aurait pu faire naître. Les couriers se succédaient sans m’apporter de réponse, et mon chagrin allait toujours croissant.
Un jour, après avoir fait quelques tours dans le jardin, j’entrai dans un pavillon qui le terminait. J’étais si absorbé dans ma douleur, que je n’apperçus pas Madame Péters, qui y était occupée à lire. J’allai m’asseoir tout auprès d’elle, et, me croyant seul, je donnai un libre cours à mes larmes, à mes sanglots. Une main s’appuie sur mon bras. Je me retourne, je reconnais Madame Péters, qui, me regardant de l’air le plus pénétré, me demande si c’est d’être éloigné de mes parens que je pleure ainsi : — « Hélas ! Madame, j’ai le malheur de n’avoir plus ni père, ni mère. — Pauvre jeune homme ! qui peut donc vous chagriner si fort » ? — Ma réponse fut un soupir, en appuyant fortement la main sur mon cœur. — « Quoi ! Est-ce que ce serait déja l’amour ? Est-ce que vous auriez déja perdu une bien-aimée » ?
Le ton dont elle prononça ces deux questions, toutes les idées qu’elles firent naître en moi, me bouleversèrent à un point, que, sans être retenu par sa présence, je me mis à pleurer de nouveau. — « Tiens, mon ami », dit-elle à son mari, qui entrait au même instant, « croirais-tu que ce bon jeune homme est déja malheureux d’amour ? qu’il pleure déja une bien-aimée ? — Il y a long-tems que je l’ai pensé », répondit M. Péters ; « j’aurais bien voulu lui offrir les consolations de l’amitié ; mais j’ai craint de lui demander son secret. — Vous avez mieux fait », lui dis-je, « vous m’avez inspiré de la confiance ; je vous dirai tout, mes bons et respectables amis ! La part que vous prendrez à mes peines les allégera, j’en suis sûr ».
Il aurait fallu voir avec quel intérêt ces braves gens écoutèrent mon histoire. M. Péters, peut-être pour la première fois de sa vie, laissa éteindre sa pipe, et ne songea point à la ralumer. L’enfant, assis sur un tabouret aux pieds de sa mère, sur les genoux de laquelle un de ses coudes était appuyé, m’écouta d’un bout à l’autre sans changer d’attitude. Seulement, aux endroits qui l’affectaient le plus, il lui échappait un Jesous ! mein Lief ! (mon Dieu ! mon cher !) La mère, plus attentive encore, ne se permit pas de prononcer un seul mot, dans la crainte de m’interrompre ; mais sa respiration gênée, des soupirs retenus, ses yeux humides et se tournant souvent vers le ciel…… Quel langage articulé aurait pu être plus énergique ?