‹ BlançayChapitre 58 sur 70 · Partie II · Chapitre 22

Partie II · Chapitre 22

« Je puis à présent », ajoutait Bernard, « vous raconter l’histoire de cette intéressante personne. Orpheline dès son enfance, élevée par une parente qu’elle a perdue depuis, elle eut le malheur, à l’âge de quinze ans, de rencontrer, d’aimer M. d’Arleville, que la fortune n’avait pas encore favorisé. Il était possible qu’il l’épousât. Elle en conçut l’espérance, s’abandonna à sa probité…… Lui-même n’avait sûrement pas l’intention de la séduire, pour la délaisser ensuite. Cependant un oncle riche, qui l’adopta, lui ouvrit une carrière avantageuse, lui proposa une riche héritière. Véritablement attaché à Justine, M. d’Arleville refusa, et mit dans ses refus d’autant plus d’opiniâtreté, que Justine commençait à s’appercevoir qu’elle était mère.

» L’oncle était un de ces hommes pour lesquels amour, vertu, probité, ne sont que des mots. Il n’y avait rien de réel à son gré que la fortune. Bientôt il eut découvert le motif des refus de son neveu. Sans lui laisser soupçonner qu’il fût instruit, il alla trouver Justine, lui prescrivit de changer de demeure à l’instant même, de prendre toutes les précautions nécessaires pour que M. d’Arleville ignorât celle qu’elle aurait choisie, même de lui écrire qu’un mariage qu’elle allait contracter était la cause de sa disparition, etc. En même tems, il la menaça, si elle refusait, de la faire enfermer pour la vie dans une de ces maisons consacrées aux malheureuses que l’on arrache aux derniers excès de la débauche ; et, ce qui l’effraya bien plus, de faire enfermer aussi son amant. Ces menaces étaient accompagnées de deux lettres de cachet, sans doute supposées. Il était facile de la tromper, de l’effrayer. L’infortunée croyait déja voir son amant chargé de chaînes. Il dépendait d’elle de le sauver en s’immolant. Elle accepta les conditions cruelles qui lui étaient imposées ; et, après avoir écrit la lettre que l’oncle lui dicta, elle partit pour se retirer dans une campagne, à quelques lieues de Paris, chez ma grand’mère, chez cette respectable mère Simplet, qui, comme vous le savez, est sa marraine et que, depuis, elle n’a plus quittée.

» M. d’Arleville, trompé par sa lettre, par sa disparition subite, ne vit en elle qu’une perfide qu’il se reprochait d’avoir tant aimée ; et, dans son indignation d’avoir été aussi cruellement trompé, il consentit au mariage proposé par son oncle.

» Justine, en l’apprenant, voulut, dans les premiers accès de son désespoir, attenter à sa vie. Heureusement que M. Francir, ce respectable Prêtre que vous avez vu chez notre bonne mère, était à cette époque Vicaire dans le même village. Vous savez qu’il a cette éloquence douce et persuasive qui distingue les dignes Ministres de l’Évangile. Il lui présenta les consolations de la Religion, et parvint à lui donner le courage de supporter la vie ; mais la blessure était trop profonde pour pouvoir être entièrement cicatrisée. Cette tristesse continuelle, à laquelle vous l’avez vu livrée, remplaça les fureurs du désespoir. Sa vie ne fut plus, depuis cette époque, qu’une souffrance habituelle. Ses jours entiers furent consacrés à pleurer ses malheurs et sa faute. Bientôt elle devint d’une maigreur effrayante. M. d’Arleville lui-même ne l’aurait pas reconnue. Cependant elle donna le jour à l’enfant qu’elle portait dans son sein. Ce courage, que la nature a donné aux mères, suppléa à la force ; elle ne voulut même pas donner son enfant à une nourrice étrangère, et cet être, miné par la douleur, put encore fournir à l’accroissement d’un autre.

» Madame d’Arleville accoucha peu de tems après Justine. Par le plus heureux hasard, l’enfant fut mis en nourrice dans le même village où s’était réfugiée cette infortunée, qui seule aurait dû faire connaître à M. d’Arleville les délices de la paternité. Dès qu’elle en fut instruite, elle se lia avec cette femme. Elle ne voyait pas l’enfant sans éprouver des angoisses affreuses ; mais il appartenait à son amant, et elle trouvait une espèce de jouissance dans le mal que sa présence lui faisait. Il était du même sexe que le sien : l’un et l’autre étaient garçons, et se ressemblaient au point que, sans la différence des vêtemens, on aurait pu les confondre.

» Un matin, Justine, en s’éveillant… Dieu ! comment peindre son désespoir affreux, lorsque voulant prendre son enfant…… ? Il était froid ; inanimé !… Elle n’avait plus de fils !

» Ce fut alors qu’il fut difficile à M. Francir de la résoudre à vivre : mais elle dépérit à vue d’œil, et bientôt elle se serait éteinte… lorsque la paysanne qui, après avoir rendu son nourrisson à M. d’Arleville, était tombée très-dangereusement malade, la fit appeler avec M. Francir, pour leur apprendre que l’enfant de Justine n’était pas mort. Celui que cette femme nourrissait avait péri subitement dans une convulsion ; elle avait couru chez Justine, sans autre intention que de lui dire son malheur… Elle l’avait trouvée endormie ; la mère Simplet était absente… la somme assez forte que lui payait M. d’Arleville, les espérances que conçoit toujours pour l’avenir la nourrice d’un riche héritier, l’occasion enfin, lui avait fait naître le projet d’échanger les deux enfans. La ressemblance le rendait facile : et son exécution avait eu le succès le plus complet.

» La paysanne, avant de faire l’aveu de son crime, avait exigé que Justine et M. Francir lui jurassent de taire, si elle ne mourait pas, le secret qu’elle allait leur confier. Elle fut rappelée à la vie ; et l’infortunée Justine, ne pouvant ni réclamer son enfant, ni le perdre de vue, décida sa marraine à venir s’établir à Paris. Elles y prirent le logement que vous connaissez ; mais quoique fort près de la maison de M. d’Arleville, il ne l’était pas encore assez au gré de la sollicitude maternelle. Elle fit tant qu’elle déterra le cabinet dans lequel vous êtes allé une fois, et dans lequel, depuis cette époque, elle a passé toutes ses journées jusqu’au moment où elle est venue soigner M. d’Arleville dans sa maladie, et ensuite le servir sous le nom de Félix. Il donne sur les derrières de la maison qui renfermait tout ce qu’elle avait de plus cher. C’était précisément de ce côté qu’était la chambre de son fils. C’est lui, c’est le jeune d’Arleville que, de ce même cabinet où vous avez une seule fois conduit Justine, vous avez vu prendre une leçon de dessin ; et l’homme âgé que vous avez vu assister à la leçon, est M. d’Arleville le père. Vous ne les avez pas reconnus depuis, parce que vous ne les aviez vus qu’à travers deux fenêtres, et sans doute dans des attitudes peu avantageuses pour bien distinguer leurs traits. D’ailleurs elle avait eu soin de vous faire passer, en allant et en revenant, par tant de détours, que vous aviez été tout-à-fait dépaysé. L’épouse de M. d’Arleville le rendit père une seconde fois ; ce fut d’Adèle. Enfin il devint veuf. La pauvre Justine, toujours frappée des menaces de l’oncle, qui vivait encore, n’osa pas se découvrir ; mais, cette fois, en apprenant la mort de la seconde femme de M. d’Arleville, elle n’a pu résister à tout ce qu’elle a éprouvé ; et son évanouissement, comme je vous l’ai dit, a trahi son secret.

» Quoique M. d’Arleville la crût infidelle, il n’avait jamais cessé de la regretter. Elle seule était la cause de cette tristesse habituelle à laquelle vous l’avez vu livré. Vous vous souvenez sans doute de l’effet que produisit sur lui le seul nom de Justin, lorsqu’elle vint, sous ce nom, se présenter pour entrer à son service. Par cela seul vous pouvez imagines combien peu le tems avait éteint ses premiers feux. Jugez à présent avec quelle joie il a retrouvé une personne aussi tendrement aimée, aussi constamment regrettée, aussi intéressante, et avec quel empressement il réparera les torts involontaires qu’il a eus à son égard. La paysanne qui avait fait l’échange des deux enfans existe encore. M. Francir, en lui garantissant le pardon de son crime, vient de la déterminer à en renouveller l’aveu…… et cet aveu a mis le comble à la joie de M. d’Arleville.

» Cependant le voilà ruiné sans ressource. Les créanciers se sont réunis pour faire vendre ses biens. Une parente riche a voulu adopter Adèle, mais elle n’a pas hésité un seul moment de partager la misère de son père. Elle est partie avec lui, pour aller se confiner à ****. Vous savez que c’est peut-être l’endroit de la France le moins habitable ; mais il l’a préféré à tout autre, parce qu’il espère y être ignoré, et se dérober aux regards insultans dont on humilie souvent l’homme que la fortune accable. Adèle a l’air aussi content que si elle allait dans le plus bel endroit de l’univers. En partant, elle m’a recommandé avec une expression que j’ai bien sentie, de donner de mes nouvelles à son père, de ne lui laisser rien ignorer de ce qui vous concernerait…… Dites-lui, a-t-elle ajouté… Elle en est restée là. Son beau visage s’est coloré ; ses yeux se sont détournés avec embarras…… Son père était déja en voiture. Elle s’est empressée d’y monter, de se cacher dans le fond. À un détour que le chemin fait à une cinquantaine de pas, elle a mis la tête à la portière ; un de ses gants est tombé ; elle n’a pas paru s’en appercevoir, mais sûrement c’est son intention que je remplis en vous l’envoyant.

» Le Chevalier d’Arleville est en Angleterre, à la piste de l’Abbé Fallacio, que l’on y croit réfugié ».

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