‹ BlançayChapitre 59 sur 70 · Partie II · Chapitre 23

Partie II · Chapitre 23

(Suite de la Lettre de Bernard.)

« Julie n’est point informée du désastre de M. d’Arleville. Elle vient de faire une fausse couche, qui a manqué de lui coûter la vie. La mort de l’honnête Commandeur, qui est arrivée presqu’en même tems, et dont on l’a instruite sans précaution, a encore aggravé ses maux ; et elle commence seulement à entrer en convalescence, mais ses souffrances n’ont point suspendu les effets de son bon cœur.

» Notre bonne mère Simplet a n’ayant ni de vos nouvelles ni des miennes, s’était livrée à toutes les inquiétudes imaginables. Elle avait commencé par des neuvaines, ensuite des jeunes austères, enfin elle était tombée malade. Julie lui a aussi-tôt fait dresser un lit dans sa propre chambre, pour qu’elle fût sous ses yeux et qu’elle partageât toutes les douceurs que son aisance lui procurait à elle-même. C’est là que je l’ai trouvée aussi proprement arrangée que sa bienfaitrice, servie avec la même attention, dirigée par le même médecin.

» Dès qu’elle m’a vu, elle a voulu à la fois m’exprimer sa joie, me parler de vous, me dire tout ce qu’elle devait à Julie. Ses paroles se pressaient sans ordre, et ne formaient qu’un radotage inintelligible. Les seuls mots qu’elle ait pu articuler de suite ont été ceux-ci : Mon ami, bénis le Tout-Puissant, et vois un ange. Elle me montrait Julie, qui, me tendant la main : J’ai bien des obligations à votre bonne mère, me dit-elle ; je lui dois la connaissance du plus respectable des hommes, de M. Francir. Il vient la voir quelquefois. Je n’ai pas tardé à goûter la conversation de ce digne Prêtre. Il a vu mes erreurs, les a combattues avec cette onction puissante de la véritable piété ; il en a triomphé : je les ai abjurées pour jamais. Le ciel vient de m’enlever, avant sa naissance, l’enfant auquel je devais donner le jour. C’est sans doute pour me faciliter les moyens de renoncer à ma liaison criminelle avec M. d’Arleville. Sa famille ne consentirait sûrement pas que je fusse son épouse. Je ne voudrais ni l’être malgré ses parens, ni continuer de le voir à un autre titre ; et je n’attends que mon rétablissement pour me retirer, non pas dans un cloître ; M. Francir lui-même ne me conseille pas un parti aussi extrême, dont je pourrais me repentir un jour, mais dans une campagne, où, par la suite, mon cher Bernard, je veux avoir votre bonne mère. Si jamais je reviens à Paris, ce sera lorsque le tems aura éteint dans le cœur de M. d’Arleville, dans le mien… Un soupir m’a fait connaître combien elle aurait encore à combattre. Eh ! pourquoi, a dit la mère Simplet, l’empêcherait-on de vous épouser ? Est-ce qu’une brebis revenue au bercail, ne vaut pas mieux que celle-là qui ne s’est jamais égarée. Et où lui trouverait-on une femme qui ait une aussi belle ame ? N’est-ce pas à vous qu’ils ont l’obligation si ce jeune homme est dans la bonne voie ? Sans vous, il prenait tout droit le chemin de ne rien valoir. Allez, allez, ma chère Dame, soyez en repos. Le bon Dieu ne laissera pas tant de vertus sans récompense. Sa volonté soit faite. Résignons-nous, mais espérons toujours dans sa bonté.

» Je n’ai point encore osé parler des malheurs de la famille d’Arleville. Je crains que Julie ne soit pas en état d’apprendre cette nouvelle sans danger. Je viens d’en charger M. Francir, qui saura y mettre toutes les précautions convenables.

» Les démarches que Julie se propose de faire pour vous, mon cher ami, me rendent encore plus impatient de la voir rétablie. Le zèle qu’elle y mettra, l’évidence de votre innocence, m’assurent qu’elles auront l’effet le plus prompt. En attendant que mes vœux, que ceux de toutes les personnes qui vous connaissent, soient exaucés, recevez les tendres caresses de votre ami,

» Bernard ».

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