‹ BlançayChapitre 60 sur 70 · Partie II · Chapitre 24

Partie II · Chapitre 24

J’achevais la lecture de cette lettre, que j’avais été obligé d’interrompre je ne sais combien de fois, lorsque M. Péters, entrant avec une vivacité que je ne lui avais jamais vue : — « Pardon », me dit-il, « je suis peut-être indiscret ; mais dites-moi si ma femme ne s’est pas trompée en me disant que l’adresse de la lettre qu’elle vient de vous faire remettre portait le nom de Blançay. — Elle ne s’est pas trompée ; c’est mon nom. — Dites-moi, mon jeune ami, tout ce que vous savez de votre père. — Je ne sais autre chose », lui répondis-je, « sinon qu’il était allé à Pondichéry occuper une place importante ; qu’ayant eu le malheur d’y perdre ma mère, et de voir sa place supprimée, il revenait en France, apportant avec lui toute sa fortune ; que dans la traversée, il a fait naufrage »…… À chaque mot que je disais, la physionomie de M. Péters s’animait davantage. — « Ne vous a-t-il jamais écrit, » ? me dit-il. « Je vous demande pardon ; deux lettres que j’ai toujours dans mon porte-feuille, — Voyons-les ». Je les lui montrai. — « C’est cela même », s’écria M. Péters, avec un transport de joie. « C’est bien la même écriture. Mon Dieu ! pourquoi, dans le récit que vous m’avez fait, ne m’avoir pas dit votre nom ? Sachez, mon jeune ami, que vous possédez une fortune qui peut vous donner le droit de prétendre à la main d’Adèle. — Dieu ! serait-il possible ? — Rien n’est plus vrai. C’était sur un de mes vaisseaux que votre père s’était embarqué, pour revenir en Europe. Il eut, un soir, l’imprudence de monter sur le pont pendant une bcurasque. Il fut enlevé, précipité dans les flots. L’obscurité, l’état de la mer, ne me laissèrent seulement pas la consolation de pouvoir essayer de le sauver. Je fis ouvrir ses coffres, j’en fis un inventaire exact, pour vous faire passer tout ce qu’ils contenaient. Des notes, que j’avais trouvées dans ses papiers, m’avaient appris le nom du collége où vous étiez ; mais il s’écoula plusieurs mois avant que je revinsse en Europe, et, lorsque j’écrivis pour m’informer de vous, j’eus le chagrin d’apprendre que vous n’étiez plus au collége, que l’o ignorait votre sort. Je fis mettre, sans plus de succès, un avis dans les gazettes. Cependant j’avais pris le parti de vendre la pacotille de votre père, d’en mettre le produit dans mon commerce, et de l’y remettre toujours, avec l’attention d’en tenir un état séparé, afin de vous en rendre compte, si jamais j’avais le bonheur de vus retrouver. Le ciel va au-delà de mes vœux, puisque c’est à mon ami que cette fortune appartient ».

J’étais si étourdi de recevoir presque à la fois des nouvelles aussi différentes que celles de Bernard et celle de M. Péters ; le passage rapide de l’excès du chagrin à l’excès de la joie suspendait tellement toutes les facultés de mon ame !… Je regardais M. Péters sans lui répondre. Il semblait que je doutasse que ce fût lui. Tout ce qui venait de se passer me paraissait un songe dont je craignais la fin. J’étais encore dans cet état, lorsque Madame Péters entra. — « Oui, mon amie », lui dit son mari, « c’est bien lui ; tu ne t’es pas trompée. — Brave jeune homme, me dit-elle, recevez mon compliment. La fortune n’a jamais mieux placé ses faveurs…… ». Elle me donna un baiser…… Il était aussi chaste que celui d’une sœur à son frère ; mais, dans ce même instant, je pensais à Adèle. Il me fit illusion, me tira de l’état de stupeur dans lequel j’étais plongé et je fus bientôt en état d’exprimer à ces respectables personnes, ma reconnaissance et ma sensibilité.

Le soir, M. Péters me rendit le compte le plus exact de la somme première, des produits successifs qu’elle avait produits. Il en résultait un total de plus de cinq cents mille livres. Je lui avais communiqué la lettre de Bernard. Il approuva le parti que j’avais pris de passer tout de suite en France, pour aller au secours de M. d’Arleville, me donna de bons papiers sur Paris ; et, dès le lendemain, je fus en route.

Page 1