Partie II · Chapitre 26
C’était un Dimanche, quelques instans après les vêpres, que j’y arrivai. Tous les paysans étaient encore sur la place de l’Église. — « Ah ! mes enfans » leur dit le Curé Francir, dès qu’il m’apperçut, « tout est fini. Voilà M. Blançay qui vient sûrement nous apprendre que la terre est vendue ; que nous ne verrons plus notre bon Seigneur. — Au contraire, mon digne ami, je viens vous annoncer que les affaires de M. d’Arleville sont arrangées, que sa terre lui reste. — Est-il possible ! s’écria-t-on tout d’une voix. — Rien n’est, heureusement, plus vrai, mes amis. Dans peu vous le verrez, ce Seigneur que…… ». Un VIVAT général ne me permit pas d’achever. Tous les chapeaux furent jetés en l’air à plusieurs reprises. On dansait, on riait, on chantait, on criait des VIVAT. C’était un tapage à ne plus s’y reconnoître. On courait pour apprendre cette bonne nouvelle à ceux qui étaient restés dans les maisons. Ceux-ci, dès qu’ils en étaient instruits, accouraient sur la place, pour la savoir de moi-même ; le prix qu’ils y mettaient, leur faisait craindre qu’elle ne fût pas assez sûre.
Un des jeunes villageois se met à crier : — « Qui m’aime me suive ». Et il est en un clin-d’œil à la porte du château sur laquelle étaient collées plusieurs affiches de vente. Une foule d’autres jeunes gens l’avaient suivi. Il monte sur les épaules de l’un d’eux, se trouve ainsi à la hauteur des placards, les arrache, et, avec son couteau, en ôte jusqu’aux moindres vestiges. Il veut courir à d’autres endroits où il y en avait encore, mais il avait été prévenu par d’autres jeunes gens qui, l’ayant vu faire, s’étaient empressés d’imiter son exemple. Avant le tems que je mets à le dire, toutes les affiches furent arrachées, jetées sur la place. On y avait aussi apporté de toutes parts des fagots, pour faire un feu de joie ; elles servirent à les allumer. On se mit à danser autour. Le ménétrier voulut racler sur son violon. « Pardi ! oui », dit un des jeunes gens, « nous avons bien besoin de ton crin-crin. Viens te mettre au grand rond ; et
« Allons gai, réjouissons-nous ».
Et les voilà tous dansant, sautant, gambadant, criant, battant des mains, chantant, en un mot, faisant un tapage, tel que l’imagination ne pourrait se le figurer. Le Curé, le Bailli, et quelques riches fermiers, firent apporter des tonnes que l’on perça des deux côtés à la fois, et les VIVAT recommencèrent de plus belle.
J’aurais voulu rester spectateur oisif, que l’on ne me l’aurait pas permis. On s’était emparé de moi dès le premier moment, et j’avais fait ma partie dans ce joyeux charivari. Cependant la prudence ne me permettant pas de rester trop long-tems dans un royaume où je devais craindre à chaque instant de me voir arrêté, je m’arrachai d’auprès de ces bonnes gens, et je me hâtai de continuer ma route.
Peu de tems après mon arrivée en Hollande, j’y reçus une lettre de Bernard.
M. d’Arleville avait été si bien dépaysé sur la quittance générale que Julie et moi lui avions envoyée, qu’il l’avait regardée comme le résultat d’une réstitution arrachée à l’Abbé Fallacio par les remords. Son mariage avec Justine avait été célébré dans le village qu’il avait choisi pour sa retraite ; il l’amenait dans sa terre avec le titre de son épouse. Adèle s’était attachée à elle tout de suite, et l’amitié la plus tendre les unissait. Le jeune d’Arleville était toujours en Angleterre. On lui avait écrit sur le champ l’heureuse révolution ; mais on n’avait pas encore de ses nouvelles.
Je passe rapidement sur cette lettre, pour venir à celle que je reçus quelque tems après. Elle était encore de Bernard ; mais elle en renfermait une de M. d’Arleville. Les voici l’une et l’autre.