Partie II · Chapitre 27
« Vous êtes libre, mon cher ami », m’écrivait Bernard ; « vous n’avez pas cessé de l’être. Jamais il n’a existé de lettre-de-cachet contre vous. Tout ce qui s’est passé n’est qu’une nouvelle atrocité de l’Abbé. Il avait gagné, à force d’argent, un autre scélérat, qui a joué le rôle d’un Exempt chargé de l’ordre prétendu. On ne vous aurait conduit dans aucune prison ; on ne le pouvait pas. Le plan était de vous mener le plus loin possible, de vous donner ensuite quelque moyen d’évasion, enfin de vous tenir éloigné assez long-tems, pour que l’Abbé pût exécuter les exécrables projets qu’il avait formés contre Adèle, qui heureusement les a déconcertés par sa retraite au couvent. C’est du complice même du monstre que l’on tient ces détails. Au lit de la mort, une circonstance heureuse a conduit près de lui notre respectable Curé Francir. Ce digne Prêtre est parvenu à faire entrer le remords dans son ame ; et les aveux qui ont dévoilé ce mystère d’iniquité, en ont été le fruit.
» Je ne vous dis pas quelle est la joie de tout le monde. Vous savez assez combien nous vous aimons, combien nous gémissons de votre absence. Cette nouvelle a encore coûté quelques cierges à ma grand’mère. Il en est une pour laquelle elle voudrait pouvoir illuminer toutes les chapelles de la ville ; et, ç’aurait été par cette nouvelle-là que j’aurais commencé, si M. d’Arleville n’avait pas voulu se réserver…… » Je ne me donne pas le tems d’achever cette phrase. Le cachet de l’autre lettre, à laquelle je n’avais pas d’abord fait attention, est rompu. Je lis : je crains de me tromper. Je relis : je ne me trompais pas ; j’étais le plus heureux des hommes. Voici la lettre de M. d’Arleville.
» J’ai laissé à votre ami Bernard mon cher Blançay, le plaisir de vous annoncer votre liberté. Je me suis réservé celui de vous dire qu’en avouant son crime, le faux Exempt m’a fait connaître quel avait été le motif de l’Abbé Fallacio. Ce malheureux avait lu dans votre cœur, dans celui de ma fille. Les aveux de son complice ont été pour moi un trait de lumière, qui ne m’aura pas été présenté en vain. J’ai trop connu les peines d’un amour malheureux, pour vouloir y exposer ma chère Adèle ; et l’épreuve cruelle que je viens de subir m’a trop prouvé combien la fortune est un avantage fragile, pour que ce soit un tort à mes yeux que d’en être privé. Vous êtes honnête et bon. Vous aimez ma fille : elle vous aime.
» Je vous attends avec impatience, pour vous nommer mon fils. C’est sous ce titre que vous embrasse votre père et votre ami,
» d’Arleville.
» Justine, à présent mon épouse, partage mon impatience, mes vœux et mes sentimens pour vous ».
Bernard me disait, à la fin de sa lettre, qu’il n’avait pas parlé de ma nouvelle fortune, dans la crainte d’aller au-delà de mes intentions. Le jeune d’Arleville avait donné de ses nouvelles. Il avait si bien suivi pas à pas la piste de l’Abbé, qu’enfin il l’avait déterré dans les prisons d’Angleterre, où de nouveaux crimes l’avaient conduit, et d’où il ne devait sortir que pour aller à Tyburn, expier tous ses forfaits. Mais ce qui déconcertait toutes les idées, c’est qu’il avait dissipé dans un libertinage scandaleux, ou perdu au jeu, tout ce qu’il avait volé à M. d’Arleville ; qu’il n’avait par conséquent pas fait la restitution qu’on lui avait attribuée. On s’épuisait à former des conjectures. à chercher des renseignemens sur cette quittance, etc.