‹ BlançayChapitre 64 sur 70 · Partie II · Chapitre 28

Partie II · Chapitre 28

Monsieur et Madame Péters parurent. — « Mes amis », m’écriai-je, en courant vers eux, « mes chers, mes bons amis, félicitez-moi. Je suis au comble du bonheur. Je suis libre, j’épouse Adèle : c’est son père lui-même…… Tenez, lisez ». Je leur donnai les deux lettres. Ils me félicitèrent avec toute la joie de la véritable amitié. M. Péters me fit tout de suite préparer une voiture. Sa digne femme se joignit à ses domestiques, pour faire mes paquets. Tout fut prêt en un instant ; et je partis comblé de leurs félicitations et de leurs vœux.

Grand Dieu ! comme dans la circonstance où je me trouvais une route paraît longue ! Comme je maudissais le retard des relais ! l’ouverture des barrières ! les passages d’eau ! la lenteur des postillons Hollandais, que rien ne pouvait aiguilloner ! J’allai un peu plus vite en France en forçant le paiement des guides ; mais combien cette vitesse me paraissait encore lente ! « Allons donc, répétais-je sans cesse, « allons donc ! je double, je triple, je quadruple les pour boire…… ». Et de m’agiter dans la voiture, comme si mes mouvemens eussent dû accélérer le sien ; et de vouloir à chaque instant m’élancer dehors, croyant que je dévancerais les chevaux. Pas une minute de sommeil, pendant plus de soixante heures ; point d’autre nourriture que quelques fruits, pour appaiser la soif brûlante qu’excitaient en moi la fatigue et l’impatience.

Enfin j’arrive. Je suis en-bas de la voiture, avant qu’elle soit arrêtée. Un domestique me reconnaît, va pour m’annoncer : j’étais déja dans les bras de M. d’Arleville, qui me fit l’accueil le plus tendre. On courut appeller sa femme (Justine) et sa fille, auxquelles il défendit que l’on parlât de moi, pour jouir de leur surprise.

Le tems qu’elles mirent à venir me donna celui de reprendre mes sens.

Ce fut Adèle qui parut la première. Dès qu’elle m’apperçoit, elle s’arrête, rougit, baisse les yeux… J’ignore quelle fut ma contenance : j’étais trop loin de moi pour le savoir.

« Eh bien », dit M. d’Arleville, est-ce comme cela que l’on s’aborde au moment de s’épouser ? Allons », en nous prenant tous deux par le bras, et nous déterminant l’un vers l’autre, « allons donc, embrassez-vous ». Adèle rougit encore plus. Je m’approchai en tremblant. Je n’osai qu’effleurer sa joue. Elle courut se cacher dans le sein de son père. Pour moi, je suis encore surpris que j’aie pu résister à tout ce que j’éprouvais. Un degré de plaisir de plus aurait décomposé mon être. Justine arriva. L’amitié fit un peu diversion à l’amour. Nous eûmes le tems, Adèle et moi, de revenir à nous ; mais pendant toute la journée, il nous resta cet air embarrassé que l’amour honnête donne en pareille circonstance.

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