‹ BlançayChapitre 69 sur 70 · Partie II · Chapitre 33

Partie II · Chapitre 33

Un jour que j’étais dans le parc, occupé à cueillir des plantes ordonnées pour le malade, j’entends quelqu’un de l’autre côté du mur.

« Holà ! eh ! y a-t-il encore loin d’ici au château d’Arleville ? — Vous-y vlà, Monsieur. — Dis moi encore, l’ami. Sais-tu si M. Blançay y est à présent ? — Oui-dà, Monsieur ».

Je crus reconnaître la voix de Sans-Regret. Je m’empressai d’ouvrir une petite porte auprès de laquelle je me trouvais. C’était effectivement lui. Dès qu’il me vit, il courut à moi, et m’embrassant tout aussi familièrement qu’il avait toujours fait… Un autre m’aurait abordé respectueusement, à cause de ma nouvelle fortune, et ce respect-là m’aurait humilié ; au lieu que je fus fier de sa familiarité ; elle était une preuve qu’il me rendait justice.

— « Mais qu’avez-vous donc » ? me dit-il. « Vous avez l’air tout je ne sais quoi. Est-ce qu’il n’y a donc pas moyen de devenir riche sans devenir en même tems soucieux » ? Mais quand je lui eus fait part de l’état du jeune d’Arleville : — « Ah ! c’est différent çà. Gn’y a de quoi s’affliger ; mais c’est égal, vlà z’un luron », en se frappant la main sur le ventre, vlà z’un luron qui va tous vous consoler. Si le mal de M. d’Arleville ne vient que de ne pas savoir ous’qu’est sa Julie, je l’guérirai, moi, et j’men vante. Il y a trois jours qu’en passant par un chemin détourné, il était nuit, le terrein était gras, j’avais bu un petit coup, tant y a que j’roulai dans un fossé, que ça pouvait passer pour une chûte à me casser le cou, mais c’est égal ; on me prit, on me porta dans une maison voisine, où je fus soigné comme un Colonel ; et ce qui gn’y avait de pu gracieux, c’est que la maîtresse du logis était belle à croquer, mais j’dis plus belle que si elle n’avait été que belle, parce qu’elle avait l’air d’être bloquée de d’puis long-tems par le chagrin. Le lendemain elle me fit déjeûner, voulut me donner de l’argent ; mais votre serviteur, que je dis, un guernadier n’tend pas la main comm’çà. Me vlà donc parti ; mais j’avais dans la tête que je connaissais ma belle hôtesse. En effet, à force de me rappeler ce trait-ci, ce trait-là, j’ai reconnu par mémoire Mlle. Julie ».

— « Ah ! mon cher Sans-Regret ! mon cher ami ! allons vîte rendre la vie à toute une famille ». Et, me mettant à courir, je suis en un clin-d’œil auprès de M. d’Arleville. — « Dieu soit loué » ! s’écria-t-il avec transport. « Le bonheur de mon fils ne dépend plus que de moi. Cependant ménageons sa faiblesse, celle de sa mère ; ne leur apprenons qu’avec » précautions…… Mais est-il bien sûr ?…… — Et je m’en vante », dit Sans-Regret, qui m’avait suivi courant à sa manière. « Je ne l’ai vue en tout que deux fois ; je ne l’ai reconnue que de mémoire ; mais c’est égal. Je parierais mes moustaches que c’est elle-même. — Il serait si dangereux », dit M. d’Arleville, « de donner une fausse joie à ma femme ! à mon fils ! Voudriez-vous me conduire chez Julie — Oui-dà ! — Eh bien ! partons sur-le-champ ».

On fit atteler une voiture. M. d’Arleville prit un prétexte. Il partit avec Sans-Regret. Le troisième jour, il fut de retour avec Julie. Pendant son absence, Adèle et moi, nous avions d’abord jeté quelques lueurs d’espérance dans le cœur du jeune d’Arleville et de sa mère. Nous les avions fortifiés graduellement, enfin nous avions annoncé que la retraite de Julie était découverte, ensuite qu’elle venait, enfin qu’elle était arrivée. Malgré tous ces ménagemens, l’instant où elle parut nous fit trembler de nouveau pour la vie de son amant. Des convulsions, des évanouissement, le délire ; mais ce ne fut l’affaire que des premiers momens. Cette crise passée, nous n’eûmes plus qu’à espérer. Bientôt le retour entier de la santé de d’Arleville, et son mariage avec Julie, ne nous laissèrent plus de vœux à former.

Fidèle aux principes que l’expérience lui avait fait adopter, M. d’Arleville s’inquiéta peu de l’opinion d’un monde auquel il renonçait. Il ne vit que l’existence de son fils, et les vertus par lesquels Julie avait racheté une faiblesse. Justine donna avec joie le titre de sa fille à la généreuse bienfaitrice qui avait si tendrement compati à sa situation. Tout ce que je devais à Julie, est un garant du plaisir avec lequel je la nommai ma sœur. La tendre amitié d’Adèle pour son frère ne pouvait que lui rendre bien chère la personne qui faisait son bonheur.

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