Partie I · Chapitre 07
« Les vilains Moines ! C’est indigne ; oui, c’est indigne. Ils en répondront devant Dieu… Ce brave garçon !… Belle manière d’encourager à faire le bien !… Oh ! je suis d’une colère !… Ce n’est pas bien d’être en colère ; j’en demande pardon à Dieu… Mais c’est affreux de le punir pour ça. Oh ! jamais, non, jamais on n’a vu pareille chose ».
C’était la vieille qui rentrait, parlant ainsi toute seule, sans faire même attention à nous : et, tout en parlant, elle arpentait la chambre gesticulait, soufflait, marquait chaque intervalle d’une réflexion à l’autre par un grand coup de sa béquille sur le plancher. Je ne pus la faire expliquer plus clairement, que quand elle eut jeté son premier feu.
« Imaginez-vous, mon cher enfant, que je me suis trouvée à la porte du Collége, comme on venait de l’ouvrir : l’empressement de voir ce brave Bernard, m’avait rendu mes jambes de vingt ans : je me faisais une si grande fête de l’embrasser, en lui rendant sa montre, et puis après de le dire à tout le Collége ! Je sais bien que ça lui aurait fait de la peine : mais faut que tout le monde sache ces choses-là, parce que ça donne envie de les imiter : mais pas quand elles sont si mal récompensées. Oh ! quand ce portier m’a dit ça, je ne suis pas méchante, grace à Dieu : cependant, si je les avais tous tenus, j’étais si en colère ! si en colère !… que je leur aurais bien dit combien c’était mal à eux. Attendez : je vais vous raconter ça de suite. Deux ou trois jours après que vous avez été sorti, on s’est apperçu que » Bernard n’avait plus sa montre. On a voulu savoir ce qu’il en avait fait. D’abord, pour éviter de parler de sa belle action, il a dit tout plein de choses que l’on a aisément reconnues pour des mensonges. Il a fallu finir par dire la vérité. Eh bien ! on a encore traité cette vérité-là de mensonge. Cependant, comme l’a fort bien remarqué un écolier qui était-là, il n’était pas sorti : il ne pouvait que l’avoir perdue, ou vous l’avoir donnée, puisque aucun des autres pensionnaires ne l’avait : mais on était bien aise d’avoir un prétexte pour donner sa place de Boursier à un autre qui était protégé… Enfin la brebis a toujours tort devant le loup. Le pauvre Bernard a été chassé du Collége ».
— « Bernard chassé ! et pour m’avoir obligé si noblement ! avec tant de délicatesse ! Sait-on au moins où il est ? Que j’aille vite »… J’oubliais que j’étais malade à ne pouvoir me soutenir.
— « Pardi, oui, où il est ? Ils s’en inquiètent bien ces gens-là. Quand je l’ai demandé, un gros vilain Frère m’a répondu qu’il était bien loin s’il avoit toujours marché. Je n’ai pas pu me retenir de lui dire que c’était indigne, sur-tout à présent que je venais de lui prouver que ce brave Bernard était effectivement victime pour une belle action. Pour toute réponse, ce vilain brutal m’a mise à la porte, en m’appelant radoteuse. Oh ! sûrement on est toujours une radoteuse, quand on » prouve aux gens qu’ils ont tort ».
— « Grand Dieu » ! m’écriai-je, daigne veiller sur mon bienfaiteur, et lui payer ma dette » !
Je repris ma montre avec un sentiment de vénération, comme un talisman qui me forcerait, toute la vie, à la vertu. Si jamais je faiblissais, je n’aurais qu’à regarder la montre de Bernard : et malheur à moi si je la regardais sans émotion ! Alors je serais perdu sans ressource.