Partie I · Chapitre 08
J’avais aussi trouvé dans mes poches la bourse que d’Arseil y avait mise. Elle contenait un peu plus de trois louis. C’était deux fois ce que valait la montre de Bernard : mais j’y fus deux mille fois moins sensible. C’était le résultat de la générosité de plusieurs. J’avais été humilié, quoique mes bons camarades n’y eussent sûrement pas mis cette morgue, qui souvent dans le monde froisse le cœur de l’infortuné obligé de demander des secours. Oh non ! bien au contraire : les paroles consolantes de l’amitié avaient accompagné leur dons : mais combien ils étaient encore restés loin du respectable Bernard !
Cependant cette bourse m’était d’autant plus précieuse, qu’elle me mettait à même de reconnaître les bontés de la vieille. Je ne m’attendais pas qu’elle se fâcherait de la proposition. Jamais je ne pus lui faire rien accepter.
« Pardi ! v’là queuqu’chose d’beau que vos trois louis. Et qui est-ce qui vous achetera des chemises ? Qui est-ce qui vous achetera des mouchoirs ? des bas ? des souliers ? Malheureusement ça ne peut pas être moi. Je n’ai pas un sou de rente. Tout mon bien, c’est mon rouet ; et tout est si cher à présent ! Et on paye si peu le travail des pauvres gens ! Mais quoique ça, on peut empêcher un brave enfant de coucher dans la rue, d’y périr de froid et de maladie. On en est quitte pour travailler davantage. Gn’y a qu’à passer deux ou trois nuits, tout ça s’arrange : mais ce n’est pas de même pour avoir tout ce qui vous manque. Ainsi gardez votre petit trésor : quand vous vous porterez bien, nous irons acheter ce qui vous est nécessaire. Entendez-vous, mon cher enfant ? Puisque vous n’avez plus de parens, je vous servirai de mère autant que je pourrai ». Je lui sautai au cou, en lui disant que, dès ce moment, et toujours, je lui donnerais ce titre. « Hélas » ! ajouta-t-elle en essuyant ses yeux éraillés, j’ai eu une fille, un gendre, un petit fils qui ne serait que de quatre ans plus âgé que vous. Ils ont tous péri dans une maison ousse que le feu a pris. J’ai espéré long-tems que ce pauvre innocent avait été sauvé, parce qu’on ne l’avait pas trouvé avec les autres morts : mais il faut bien que Dieu ait voulu l’appeler à lui : v’là quinze ans de passés de depuis çt’année-là, qu’a été bien. malheureuse pour moi : car c’est dans le même tems que çte pauvre Justine est tombée dans l’état où vous la voyez ».
Je voulus profiter de l’occasion pour en demander la cause. Ma bonne mère me répondit que c’était le secret de sa filleule ; qu’elle ne pouvait pas me le dire : que d’ailleurs j’étais trop jeune.