Scène IV.
Une place publique.
Entrent LISARDO et LIBIO.
lisardo.
Je te remercie de ta complaisance, Flora ; la nouvelle que tu viens de me donner comble tous mes souhaits.
libio.
Quoi ! vous ne souhaitez pas davantage ?
lisardo.
Non, je ne demandais que l’occasion de lui parler ; mon audace fera le reste.
libio.
Que prétendez-vous donc ?
lisardo.
Je veux de ce coup achever de me perdre. Tu sais, Libio, que je suis venu en Italie pour y tuer un homme que je ne connais encore que de nom, et que j’ai écrit à mon oncle pour qu’il m’avisât des moyens de rencontrer cet homme. En attendant ici sa réponse, je me suis épris d’amour pour une ingrate beauté dont le dédain me fait mourir. J’ai donc à obtenir une double satisfaction… Le même jour où je me serai vengé, je repars pour l’Allemagne ; mais puisque je dois m’exiler de ma patrie, peu m’importe tout le reste, et je risque tout pour mon amour. Ainsi donc, tandis que pour mettre l’occasion à profit, je vais du côté du jardin ; toi, si tu veux me rendre un grand service…
On entend du bruit au dehors.
Il entre sur la scène un grand nombre de Masques déguisés en fous.
un masque.
Dansons ici, mes amis, puisque c’est la maison de l’intendant de la justice.
lisardo, à Libio.
Viens avec moi, et je vais le dire ce que tu as à faire. Je crains qu’elle ne sorte pendant ce temps-là.
libio.
Je voudrais, mon seigneur, vous soumettre quelques observations.
lisardo.
C’est inutile ; ma résolution est prise, et je ne saurais avoir une meilleure occasion. Le déguisement, la nuit, le bruit, tout me sert, tout me favorise, tout concourt à mon bonheur. Non, non, tu n’as rien à me dire, et je n’ai rien à entendre. Marchons.
Lisardo et Libio sortent.
un masque.
Oui, mes amis, nous pouvons danser ici. Ce jour est consacré à la folie.
masques, chantant.
Rions, chantons et dansons ; le carnaval est un temps de folies.
Entrent DOÑA SERAFINA et FLORA, déguisées.
doña serafina.
Cela est de mauvais augure, Flora ; la première troupe que mous rencontrons est composée de fous.
flora.
Au contraire, madame ; il me semble que c’était la troupe qui nous convenait le mieux, et nous pouvons nous y mêler sans crainte de nous y faire remarquer.
masques, chantant.
Rions, chantons et dansons, etc., etc.
un masque.
Allons d’un autre côté.
Ils sortent.
doña serafina.
Quittons ce quadrille, Flora.
Entre LISARDO.
lisardo.
Un moment, masque, s’il vous plaît ; j’entends que vous dansiez avec moi.
doña serafina.
Quelle fâcheuse rencontre !
flora.
C’est en vain que nous avons cherché à le fuir.
doña serafina.
Crois-tu qu’il m’ait reconnue ?
flora.
Ne vous en inquiétez pas.
doña serafina.
Quel est donc celui-ci ?
flora.
C’est sans doute Hamet qui est resté dans la rue.
lisardo.
Ne vous éloignez pas sans me répondre ; vous devez savoir à quoi le masque vous oblige.
doña serafina.
Et vous, vous ne le savez pas. Il est vrai qu’un masque a le droit d’adresser la parole à un autre, mais il n’a pas le droit de le forcer à lui répondre.
lisardo.
C’est assez pour moi de savoir que je puis vous parler.
doña serafina.
N’est-ce pas folie de vouloir parler à une personne qui ne veut pas entendre ?
lisardo.
Cette folie, je la partage avec beaucoup d’autres.
doña serafina.
Eh bien ! la danse des fous est allée de ce côté ; suivez-la, si vous en êtes.
lisardo.
Je suis fou, il est vrai ; mais…
doña serafina.
Vous n’avez pas besoin de l’avouer.
lisardo.
Mais ma folie consiste à suivre, poussé par mon étoile, une belle sirène.
doña serafina.
Ainsi donc, en me comptant, cela fait deux. Parlez donc, beau masque ; allez avec Dieu, car il est par trop impertinent de me parler d’une autre femme.
lisardo.
Non pas ; je veux me venger sur vous de ses dédains.
doña serafina.
Àcette extravagance je pourrais répondre que quand on se trompe sur la cure c’est qu’on n’est pas bien sûr de sa douleur ; mais j’aime mieux finir là notre conversation ; adieu.
lisardo.
Je prétends vous suivre, car j’entrevois une lueur d’espoir.
doña serafina, à part.
Je ne sais que lui dire. (Haut.) De quel espoir parlez-vous ?
lisardo.
C’est que, madame…
Les masques qui s’étaient éloignés reviennent chantant et dansant.
les musiciens, chantant.
C’est vous, vous, vous, madame, qui me vengerez de vous.
lisardo.
C’est vous seule, madame, qui pouvez alléger mon ennui ; et l’on dirait que ce quadrille est venu à mon intention, car lorsque je vous parle de mes sentimens, il vous dit en mon nom : « C’est vous, vous, vous, madame, qui me vengerez de vous. »
Pendant que Lisardo redit ce refrain, les musiciens le répètent en chantant.
doña serafina.
Songez-y, vouloir obstinément me suivre et me reconnaître, c’est m’enlever toutes les garanties du masque ; et ainsi ne me forcez pas, je vous prie, à demander aide et secours comme une personne offensée ; car tous ceux qui vont là déguisés s’empresseraient, dans un intérêt commun, de prendre ma défense.
Entrent LIBIO et d’autres hommes.
lisardo, bas, à Libio.
Est-ce toi, Libio ?
libio, de même.
C’est moi.
lisardo.
Je serais curieux de savoir, madame, comment vous feriez pour vous délivrer de moi ?
doña serafina.
Le voici. — Holà ! masques, empêchez cet homme de me suivre.
lisardo.
Holà ! masques, emportez-moi d’ici cette femme.
Libio et ses compagnons se saisissent de doña Serafina.
doña serafina.
Ah ! mon Dieu !… Au secours ! Trahison !
libio.
Ne criez pas.
lisardo.
Emportez-la où j’ai dit.
flora.
Est-ce qu’il n’y aura pas quelque désespéré qui m’enlèvera en même temps ?
doña serafina.
Avant que vous puissiez m’emporter d’ici…
lisardo.
Venez avec moi.
doña serafina.
Vous m’aurez déchirée en lambeaux.
flora.
Il faut que je sois bien peu appétissante, puisque personne ne veut de moi.
doña serafina.
Ôciel ! personne ne vient donc au secours d’une femme infortunée !
don félix, du dehors.
C’est une femme sans protection qui appelle du secours. Descends de cheval, Tristan.
tristan, du dehors.
Je ne demande pas mieux, si l’animal veut le permettre.
lisardo.
Qu’attends-tu, Libio ? Emporte-la à la maison de campagne.
doña serafina.
Eh quoi ! personne ne vient défendre une femme infortunée ?
Entrent DON FÉLIX et TRISTAN.
don félix.
Si fait, madame ; votre seul titre de femme suffirait, et celui d’infortunée y ajoute une nouvelle force.
lisardo.
Cavalier, si vous ne voulez pas qu’on vous y invite d’une façon peu agréable, retournez-vous-en là d’où vous venez.
don félix.
Alors même que je le voudrais, je ne le pourrais pas.
lisardo, montrant un pistolet.
Eh bien ! un pas de plus, et cette arme que je tiens vous aura bientôt envoyé une balle dans le cœur.
tristan.
Et pour comble de malheur, voilà nos chevaux qui partent en même temps !
don félix.
Puisque j’ai tant fait que d’intervenir, je ne reculerai pas par la crainte ; tirez, et ne me manquez pas.
tristan.
Et moi je vous prie, au contraire, de me manquer.
lisardo.
Votre arrogance aura le châtiment qu’elle mérite. (Il tire ; le pistolet fait long feu.) Le diable soit de cette arme !
tristan.
Ce n’est pas merveille qu’elle ait raté ; mes chevaux sont bien partis !
Doña Serafina et Flora se mettent derrière don Félix et Tristan.
don félix.
Maintenant vous allez voir comment je châtie un homme qui outrage des femmes.
flora, à Tristan.
D’où nous est donc venu ce don Quichotte de la Manche ?
tristan.
De la Roche-Pauvre, où il reproduisait la pénitence du Beau Ténébreux ; et moi je suis son Sancho Pança.
Don Félix et Lisardo se battent à l’épée.
une voix, du dehors.
Des flambeaux ! des flambeaux !… On se bat dans la rue.
Entrent une foule de gens masqués, portant des flambeaux et des instrumens de musique, et LIDORO, vieillard.
plusieurs masques.
Un moment !… arrêtez !… Qu’est-ce donc ?…
doña serafina.
Quelle aventure, ô ciel !
lidoro.
Main-forte, au nom du roi !
flora.
Nous ne pouvons pas prêter main-forte, nous autres femmes !
doña serafina, à part.
Mon père !… Il ne me manquait plus que cela dans mon malheur !
lisardo.
C’est l’Intendant de la justice.
libio.
Qu’attendez-vous donc ?… Fuyons, et l’on ne saura pas qui nous sommes.
lisardo.
Hélas ! maudites soient et l’occasion et l’espérance ainsi perdues !
Lisardo et Libio sortent.
lidoro, à don Félix.
Je vous arrête ainsi que ces dames, qui sont cause, si je ne me trompe, que vous avez traitreusement tiré l’épée contre un masque, lorsque tous, se fiant à une loyauté mutuelle, vont sans armes.
tristan.
Si ce n’est qu’ils portent chacun deux ou trois pistolets.
doña serafina, à don Félix.
De grâce, cavalier, moi qui vous dois déjà l’honneur, que je vous doive aussi la vie. Je cours le plus grand danger si l’on me reconnaît.
don félix.
Vous excuserez mon ignorance, seigneur, en apprenant que j’arrive à l’instant même à Milan.
tristan.
Si bien à l’instant, que nos chevaux ne font que de s’en aller sur parole.
don félix.
Ces dames me sont complètement inconnues, et je n’ai mis l’épée à la main que pour les défendre contre une lâche violence.
lidoro.
Cela ne suffit pas pour que je vous rende la liberté à vous et à elles.
don félix.
Pour moi, cela m’est à peu près indiffèrent ; mais pour ces dames, je ne souffrirai pas que vous les emmeniez.
lidoro.
Comment pourrez-vous l’empêcher ?
don félix.
Vous allez voir. (À doña Serafina et à Flora.) Veuillez vous retirer, mesdames ; je reste ici pour protéger votre fuite.
doña serafina.
Je puis à peine me soutenir.
flora.
Venez, madame, car pour fuir on a toujours assez de force.
tristan.
Si vous rencontrez deux chevaux de poste, dites-leur de ne pas s’en aller.
Doña Serafina et Flora sortent.
don félix.
Personne ne les suivra tant que je serai vivant.
lidoro.
Tuez-moi cet audacieux.
tous.
Tuons-le ! tuons-le !
Ils se battent.
don félix.
Maintenant qu’elles ont gagné le large…
tristan.
Comme nos chevaux…
don félix.
Défendons-nous, Tristan, en nous adossant au mur de ce palais.
Entrent LE PRINCE, suivi de valets qui portent des flambeaux, et de l’autre côté LISARDO en habits de ville.
le prince.
Abaissez ces flambeaux. — Que se passe-t-il donc ici ? Comment ose-t-on poursuivre un homme jusque dans ma maison, quel que soit son crime ?
lisardo, à part.
On ne me reconnaîtra pas, maintenant que je n’ai plus mon déguisement, et ma présence fera tomber tous les soupçons.
le prince.
Eh bien ?
lidoro.
Seigneur prince d’Urbin, personne n’a plus à cœur que moi de vous servir ; mais souvent les événemens sont plus forts que nous. Cet homme a commis un délit des plus graves en manquant aux égards que l’on doit aux masques ; et ce qui le rend plus coupable encore, c’est qu’il s’agissait d’une dame qu’il aura sans doute reconnue sous son déguisement. En le poursuivant jusque sur le seuil de votre palais, je n’ai pas songé aux immunités qui l’y protégeaient ; pardonnez-le-moi, et que votre palais soit désormais pour lui un asile sacré.
don félix.
Un moment, monseigneur ; puisque mon bonheur m’a valu votre protection si précieuse, je tiens à ne point paraître coupable à vos yeux, et à vous convaincre de mon innocence. Je ne connais point cette dame, et j’ignore quels rapports l’unissent à un homme qui, à la faveur de son déguisement, voulait l’enlever par force ; et si je suis intervenu, c’est que j’ai entendu ses plaintes, et qu’elle m’a dit ensuite, avec une vive douleur, qu’elle était perdue si on la reconnaissait. Vous me croirez sans peine lorsque je vous aurai dit que je suis étranger, et lorsque vous aurez lu cette lettre que je dois donner à votre altesse.
tristan.
Et si cette lettre ne suffit pas, vous n’avez qu’à le demander à nos deux chevaux de poste, qui viennent de décamper comme deux masques.
le prince.
De qui est cette lettre ?
don félix.
Du duc de Parme.
le prince.
Je ne pouvais pas la recevoir dans un meilleur moment, et je tiens à la lire en public, afin que la vérité en ressorte plus nette et plus vive pour tout le monde. (Aux valets.) Approchez les flambeaux. (Il lit.) « Mon cousin et seigneur, comme en apprenant votre heureuse arrivée en Italie je ne me trouve pas dans un bon état de santé, je ne puis aller en personne vous présenter mon compliment de bienvenue et mes félicitations sur vos succès ; c’est pourquoi don César Farnèse… »
lisardo, à part.
Qu’ai-je entendu !
lidoro, à part.
Quel bonheur !
le prince, lisant.
« Mon parent et mon secrétaire… »
lidoro, à part.
L’agréable nouvelle !
lisardo, à part.
Quel ennui !
le prince, lisant.
« Va en mon nom vous rendre visite… »
lisardo, à part.
Quelle rage est la mienne !
le prince, lisant.
« Et il me rapportera les nouvelles que je désire avoir de vous et de votre maison. »
lisardo, à part.
Ce don César est le meurtrier de mon frère.
le prince, lisant.
« Dieu vous garde. Votre cousin et ami, le duc de Parme. »
lidoro, à part.
Que je suis aise de le voir !
lisardo, à part.
Sa vue me bouleverse.
le prince.
Je suis on ne peut plus reconnaissant envers le duc de son attention ; et j’en suis d’autant plus flatté, que c’est vous qui m’apportez sa lettre.
don félix.
Je ne pouvais pas espérer une plus glorieuse faveur que de me mettre à vos pieds.
le prince.
Vous devez être fatigué, et la querelle que vous avez eue en mettant pied à terre n’a pas dû vous refaire.
tristan.
Ni moi non plus.
le prince.
Allez vous reposer. (À Lisardo.) Veillez, Celio, à ce que don César soit logé près de moi.
lisardo, à part.
Il ne me manquait plus que d’être obligé de le servir ! (À don César) Venez, je vous logerai dans ma maison.
lidoro.
Non pas ! don César n’ira pas avec vous.
lisardo, à part.
Est-ce qu’il soupçonnerait quelque chose ? (Haut.) Pourquoi cela ?
lidoro.
Parce que, si je mérite ce bonheur, je serais flatté que don César acceptât ma maison. Je tâcherais de le dédommager de l’ennui que je lui ai causé, et il aurait en moi un homme tout dévoué à ses ordres. Son père et moi, nous avons été intimement liés ; dans une occasion, je lui ai dû la vie et l’honneur, et je voudrais, autant qu’il est en mon pouvoir, en témoigner ma reconnaissance à son fils.
le prince.
Je suis flatté, seigneur Lidoro, qu’un homme à qui je porte tant d’amitié et d’estime ait le bonheur d’être votre hôte.
don félix.
Je ne trouve point de paroles pour exprimer tous les sentimens que tant d’honneur m’inspire.
le prince.
Adieu ; à demain !
don félix.
Je prierai votre altesse de me dépêcher le plus tôt possible, car je crains de faire faute au service du duc.
le prince.
Je ne veux pas vous laisser repartir si promptement. C’est une époque où le séjour de Milan est fort agréable aux étrangers ; et vous vous y amuserez, si toutefois le déplaisir que vous avez eu ne vous a point dégoûté de nos fêtes. (Aux valets.) Éclairez à don César et à Lidoro jusqu’à ce qu’ils soient rendus chez eux.
Il sort.
lidoro.
Veuillez me suivre, seigneur.
lisardo, à part.
Quel malheur est le mien ! Celui qui a tué mon frère est le même qui entrave mes amours et qui va devenir l’hôte de celle que j’aime. Mais ne désespérons pas au moment où je tiens ma vengeance.
Il sort.
tristan.
Tout en allant profiter de l’heureuse aventure, ne serait-il pas bien, seigneur, de nous occuper, pour ôter ce soin aux autres, de ce que sont devenus nos chevaux ?
don félix.
Que veux-tu, imbécile, qu’ils soient devenus ? Le garçon d’écurie s’en sera chargé.
tristan.
Pourvu qu’il ne se soit pas aussi chargé de nos valises ! c’est ce qui m’inquiète.
lidoro.
On les retrouvera demain. — Voici ma maison, — qui, à compter d’aujourd’hui, est la vôtre. (Appelant.) Flora ! de la lumière ! (Aux valets qui l’accompagnent.) Vous pouvez vous en retourner ; voici qu’on descend m’éclairer.
Les valets s’en vont.
Entrent DOÑA SERAFINA et FLORA.
doña serafina, à Lidoro.
Soyez le bienvenu, seigneur… On m’avait dit qu’on s’était battu près d’ici, et sachant que vous étiez par là, j’ai eu peur. Mais je croyais que vous étiez seul, et…
lidoro.
Le cavalier que vous voyez, ma fille, est le seigneur don César Farnèse, qui veut bien nous faire l’honneur de devenir notre hôte, et à qui j’ai mille obligations dont je conserverai éternellement le souvenir. Mon bonheur a voulu que je l’aie rencontré dans la rixe qui vient d’avoir lieu. Il avait pris la défense d’une dame qui avait imploré sa protection afin sans doute de n’être pas reconnue par son mari ou son père.
doña serafina.
Il y a des femmes qui sont nées pour tout brouiller, et cette aventure pourrait avoir de fâcheux résultats. (À don Félix.) Soyez le bienvenu, seigneur cavalier, dans une maison où tout s’empressera à votre service. Je réclamerai seulement votre indulgence.
tristan.
On dirait plutôt la fin d’une loa que la fin d’une journée.
don félix.
Mon malheur s’est changé en bonheur, et j’étais aussi loin de m’y attendre que de le mériter.
doña serafina.
Que te semble, Flora, que mon défenseur soit devenu mon hôte ?
flora.
Je pourrais à ce propos vous raconter une histoire curieuse ; mais ce serait trop long.
don félix.
As-tu jamais vu, Tristan, une beauté plus rare et plus accomplie ?
tristan.
Très-souvent, mon seigneur, et je vous le prouverais par un conte, si c’était le moment.
lidoro.
Donne-moi la clef de cet appartement-ci, Flora. (À don Félix.) Venez le reconnaître. Vous le trouverez bien étroit et bien modeste ; mais dans ma volonté il est spacieux et magnifique… Oh ! comme nous allons causer ensemble de votre père, que Dieu ait !
Il sort.
tristan, à don Félix.
Eh bien ! qu’attendez-vous ?
don félix.
Je suis comme enchaîné ici par une force supérieure.
doña serafina.
Viens, Flora.
flora.
Qu’avez-vous ?
doña serafina.
Je ne suis pas encore bien remise de mon trouble.
flora, à Tristan.
Jésus ! comme ils ont peine à s’éloigner !
tristan.
Si nos chevaux eussent fait de même, on les aurait aisément rattrapés.
doña serafina.
Pourquoi donc, seigneur cavalier, ne suivez-vous pas mon père ?
don félix.
J’attends que vous vous en alliez la première, ne voulant pas vous tourner le dos.
doña serafina.
Je sais que vous aimez mieux protéger la fuite des autres.
don félix.
Ainsi l’a voulu le bonheur de mon malheur.
doña serafina.
Eh bien ! croyez… mais non, je me tais. Allez avec Dieu.
don félix.
Le ciel vous garde !
don félix et doña serafina.
La fortunée disgrâce !