‹ Bonheur et malheur du nomChapitre 8 sur 10 · Scène II.

Scène II.

Une rue de Milan.

Entre LISARDO.

lisardo.

Il y a assez long-temps que j’ai jeté ma lettre dans l’appartement de don César, et il était chez lui, si je ne me trompe… Nous verrons s’il vengera doña Serafina, ou si je me vengerai d’elle et de lui… Il tarde bien à paraître, et j’ai beau parcourir la rue en tous sens, je ne le vois point venir ; bien que j’espère de sa noblesse et de son courage qu’il ne manquera pas au rendez-vous.

Entrent DON FÉLIX et TRISTAN.

don félix.

Retourne à la maison, Tristan ; et vive le ciel ! songes-y, si tu t’obstines à me suivre ou si tu parles, tu es mort.

tristan.

Vous savez, seigneur, que je suis un modèle d’obéissance, surtout en pareille occasion.

don félix.

Eh bien ! va-t’en au plus vite.

tristan, à part.

J’ai besoin ici d’invoquer mon honneur… Que dois-je faire, lorsque je sais qu’il va se battre pour un autre, — comme si maintenant on pouvait se battre de même qu’on se marie, par procuration ? La première chose que j’ai à faire, c’est de ne pas me trouver là bas avec lui ; la seconde, c’est de raconter la chose à qui pourra l’empêcher d’aller plus loin ; — et je m’acquitterai ainsi de mes obligations.

Il sort.

lisardo, à part.

Le voilà seul. Je n’ai jamais douté de son courage.

don félix, à part.

Pour voir le lieu où il m’attend, relisons sa lettre. (Lisant.) « Bien que je pusse venger sans péril la mort de mon frère Laurencio… »

Entrent LIBIO et AURELIO.

libio.

Seigneur, un vieux cavalier voudrait vous parler, et je viens vous chercher.

lisardo.

Fâcheux contre-temps !

libio, à Aurelio.

Approchez, seigneur, car voici don Celio.

aurelio.

Embrassez-moi donc mille fois.

lisardo.

Bien que je n’aie pas l’honneur de vous connaître, je réponds avec empressement à une aussi gracieuse avance. (Bas, à don Félix.) Ne nous séparons pas.

aurelio.

Vous ne me devez pas moins.

don félix, lisant.

« … je veux me conduire le plus généreusement possible. Donc, pour voir si vous êtes aussi heureux avec moi que vous l’avez été avec lui… »

lisardo.

Instruisez-moi de toutes mes obligations, afin que je puisse m’en acquitter.

aurelio.

Je vous dirai en un seul mot, qui je suis et pourquoi je viens.

lisardo.

Vous me ferez plaisir, car je suis extrêmement pressé.

don félix, lisant.

« Je vous attends derrière le château. Dieu vous garde. »

aurelio.

Eh bien ! embrassez-moi comme étant Lisardo, et non pas comme étant Celio ; car je sais qui vous êtes.

lisardo.

Cela suffit. Vous ne pouvez être que le seigneur Aurelio.

don félix, à part.

Derrière le château, dit-il. Quel est donc le chemin ?

aurelio.

Il est vrai ; et mes disgrâces veulent que je m’adresse à vous pour mon honneur et pour le vôtre.

lisardo.

Je vous sais bon gré de cette démarche. (À part.) Il sait sans doute que don César est ici, et il vient m’en prévenir.

aurelio.

Car vous saurez, mon ami, que…

don félix.

Cavaliers, veuillez, je vous prie, m’indiquer le chemin du château.

aurelio.

Que vois-je ! (Il tire son épée.) Je vous indiquerai plutôt, cavalier déloyal, le chemin de la mort !

lisardo.

Je ne me trompais pas.

don félix.

On ne peut pas se battre de deux côtés à la fois.

lisardo, à part.

Je ne puis souffrir qu’un homme que j’ai provoqué se batte auparavant avec un autre, et je dois empêcher cela. (Haut.) Arrêtez seigneur Aurelio.

aurelio.

Eh quoi ! vous vous mettez de son côté !

lisardo.

Oui, car ceci me regarde.

aurelio.

Quoi ! lorsque je me bats avec un homme pour la défense de mon honneur, qui est aussi le vôtre, vous prenez son parti !

lisardo.

Certainement.

don félix, à Lisardo.

Je vous en remercie, bien que je ne coure aucun péril… Songez, seigneur Aurelio, que vous n’avez reçu de moi nulle offense.

aurelio.

N’êtes-vous pas le traître don Félix ?

lisardo.

Don Félix ! qu’ai-je entendu ?

aurelio.

Et ainsi nous allons savoir…

Entrent LIDORO et quelques hommes.

lidoro.

J’ai pu vous joindre à temps, don César. Me voici à vos côtés… De quoi s’agit-il donc ?

aurelio.

C’est la vengeance d’un gentilhomme offensé. Mais puisque vous aussi vous vous y opposez, j’attendrai un moment plus favorable, où je n’aurai pas tant de témoins.

Il sort.

lisardo, à part.

Que faire ? Je voudrais suivre Aurelio, mais je ne puis pas perdre de vue don César ; car bien qu’on l’ait appelé don Félix, c’est par erreur sans doute, et je ne dois pas manquer au rendez-vous.

lidoro.

Qu’est ceci, don César ?

don félix.

Je l’ignore.

lidoro.

Qui est ce cavalier ?

don félix.

Le père de doña Violante.

lidoro.

Que dites-vous ? Le seigneur Aurelio ? Qu’a-t-il donc avec vous ?

don félix.

C’est probablement parce que je suis l’ami de don Félix.

lidoro.

Seigneur Celio, pendant que je vais l’apaiser, puisque mon bonheur a voulu que je vous trouvasse ici, ne quittez pas don César.

Il sort.

lisardo.

Non, seigneur, je ne vous quitterai pas ; car il m’importe beaucoup de vous suivre.

don félix.

Excusez-moi, je vous prie, car il faut que je sois seul.

lisardo.

Cela n’est pas possible.

don félix.

Qu’en savez-vous ?

lisardo.

Non, seigneur don César ou seigneur don Félix, car on vous donne ces deux noms, je ne puis vous laisser seul lorsqu’on vous a remis à ma garde.

don félix.

Je sais ce que je vous dois déjà pour votre noble conduite de tout à l’heure ; cependant…

Entre LIDORO.

lidoro.

Je n’ai pu l’atteindre ; mais puisque c’est le père de doña Violante qui est chez moi…

lisardo, à part.

Comment ! doña Violante dans sa maison ?

lidoro.

Il faut que nous nous arrangions pour qu’il la trouve mariée avec don Félix ; et ainsi tout sera heureusement terminé. — Venez, don César, causer ensemble de cela.

don félix.

Pardonnez… je vous suis.

lidoro.

Je ne puis vous laisser.

lisardo, à part.

Quel ennui !

lidoro.

Venez. — Seigneur Celio, adieu.

lisardo.

Le ciel vous garde !

don félix, à part.

Puisque je ne puis faire autrement, il faut bien que je confie mon secret. (Bas à Lisardo.) Seigneur Celio, après les bontés que vous m’avez témoignées, je m’enhardis à vous demander un service qui intéresse mon honneur.

lisardo.

Que puis-je pour vous ?

don félix.

Il y a un cavalier qui m’attend à un rendez-vous, pour un duel, et bien que je ne le connaisse pas, je ne veux pas y manquer. Il se nomme Lisardo ; le rendez-vous est derrière le château. Veuillez, je vous prie, l’aller trouver et lui dire de ma part la situation embarrassante où je me trouve, dont vous êtes bon témoin ; que je le prie de m’excuser, et que nous nous verrons plus tard. — Puis-je compter sur vous ?

lisardo.

Entièrement, et vous pouvez être sûr que votre commission est faite, comme si vous eussiez parlé à lui-même.

don félix.

Le ciel vous garde mille années !

lidoro.

Eh bien ! venez-vous ?

don félix.

Je vous suis. (À part.) De cette façon, si mon honneur n’est pas complètement satisfait, du moins il est hors de péril.

Lidoro et don Félix sortent.

lisardo.

Qu’est-ce donc que tout ce qui m’arrive ? Comment expliquer tous ces doutes, tous ces mystères ?… Je défie don César, il sort à mon appel, et Aurelio vient le chercher en l’appelant don Félix ! Je croyais que c’était pour moi qu’il venait, et c’était pour venger sa propre offense ! Ensuite voilà le seigneur Lidoro qui m’apprend qu’il a chez lui doña Violante !… Comment donc si ce cavalier est don César, Aurelio ne le connaît-il point ?… et s’il est don Félix, pourquoi le seigneur Lidoro dit-il qu’il va traiter avec lui du mariage de don Félix ?… Le temps seul pourra m’éclaircir tous ces doutes… Allons joindre Aurelio ; car désormais je dois être à son côté jusqu’à ce que nous nous soyons vengés de ce cavalier, qu’il soit don César ou don Félix… Jusque là, ciel puissant, donne patience à mon courage !

Il sort.

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