La nuit, une cellule dans un cloître
LA NUIT, AU CLOÎTRE
Père Pimène et Grégori (endormi).
PIMÈNE (il écrit à la lueur d’une lampe)
Encore un seul, un dernier récit, et mon histoire sera terminée ; j’ai accompli la tâche que Dieu m’avait confiée, à moi, pauvre pécheur ; ce n’est point en vain que Dieu me fit témoin des événements de si nombreuses années et m’initia à l’art des écritures. Un jour viendra où quelque moine studieux découvrira mon œuvre anonyme et, s’éclairant comme moi de sa lampe, prendra ce parchemin. Il en secouera la poussière séculaire, puis il recopiera mes véridiques récits, afin que tous les descendants des Russes orthodoxes puissent connaître le beau passé de leur glorieuse patrie ; qu’ils se souviennent de leurs tsars illustres en apprenant leur gloire et leurs bienfaits nombreux ; et qu’ils invoquent la miséricorde divine en lisant l’histoire de quelque sombre crime. Sur mes vieux jours, je recommence à vivre ; tout le passé défile devant moi ; il n’y a pas longtemps, il bouillonnait encore, chargé d’événements houleux comme la mer, et à présent il dort, il est muet et calme. Bien peu de personnages reviennent à ma mémoire ; déjà j’ai oublié beaucoup de leurs discours, le reste a sombré, à tout jamais perdu.
Mais l’aube est proche, ma lampe s’éteint. Encore un seul, un dernier récit.
(Il écrit.)
GRÉGORI (se réveillant)
Ce rêve, toujours ce rêve, pour la troisième fois ce rêve maudit ! Et le vieillard, toujours, écrit à la clarté de sa petite lampe. Durant la longue nuit, il n’a pas fermé les yeux.
Comme j’aime son calme, sa tranquillité lorsqu’il écrit, plongé dans le passé lointain ! J’ai bien souvent voulu savoir ce qu’il écrivait : serait-ce l’histoire du sombre joug tartare, ou bien les cruautés du règne d’Ivan ? Ou bien les rébellions de Novgorod-la-Grande ? Est-ce le récit des gloires de son pays ? Comment le deviner ? Dans cette figure paisible, rien ne trahit une seule de ses pensées ; avec cet air majestueux, il est comme un vieux juge, orné de cheveux blancs, qui voit sereinement le vice et l’innocence sans plus s’en indigner, ni s’en apitoyer.
PIMÈNE
Te voilà éveillé ?
GRÉGORI
Donne-moi la bénédiction, mon père.
PIMÈNE
Béni sois-tu ce jour, et pour l’éternité !
GRÉGORI
Tu as écrit toute la nuit, sans prendre de repos, tandis que mon sommeil agité était troublé par des rêves sataniques. J’ai rêvé qu’après avoir monté un long escalier, j’arrivais en haut d’une tour qui dominait Moscou. En bas, j’apercevais le peuple comme une fourmilière. Du doigt les passants me montraient en se moquant de moi, et je me sentais saisi de honte et d’épouvante, je tombais en bas de la tour et je me réveillais. Trois fois de suite, ce rêve se répéta. Est-ce assez étrange ?
PIMÈNE
Ton jeune sang bouillonne ; il faut le dompter par des prières, des jeûnes ; tes rêves seront alors toujours tranquilles et doux. Moi-même, à mon âge, si je ne fais le soir une longue prière avant de m’endormir, mes rêves de la nuit sont impurs et agités ; je vois soit de riches festins, soit des camps de guerriers, des batailles sanglantes, soit toutes les folies de ma jeunesse enfuie.
GRÉGORI
Quelle jeunesse heureuse tu vécus ! Tu te battis aux tours de Kazan, tu refoulas l’armée lithuanienne sous le commandement de Chouïsky, tu connus la cour pompeuse du tsar Ivan ! Quel bonheur fut le tien ! Et moi, depuis l’enfance, je fus un pauvre moine errant par les cellules ! Pourquoi ne pourrais-je pas, moi aussi, prendre part aux batailles, et occuper ma place à des festins royaux ? J’aurais pu, comme toi, me repentir plus tard, prendre l’habit du moine et me cloîtrer ici.
PIMÈNE
Ne te plains pas d’avoir si tôt quitté le monde, crois-moi, car c’est de loin que nous séduit le charme de la richesse, de la gloire et de l’amour trompeur. Ma vie fut longue, j’en ai beaucoup joui ; je ne connus pourtant la vraie félicité que lorsque je me fus enfin cloîtré en cette cellule. Pense donc, mon fils, aux souverains les plus puissants : Dieu seul est plus grand qu’eux, et rien ne leur résiste. Cependant on les voit, souvent las du pouvoir, échanger leur couronne contre l’habit du moine. Ainsi le tsar Ivan cherchait la paix de l’âme en des occupations de simple religieux ; et son palais prenait alors l’aspect d’un monastère où les gardes du corps semblaient être des novices, et leur terrible tsar un pieux égumène. Je vis ici, dans cette cellule même, — Cyrille l’infirme y habitait alors, et moi j’avais déjà quitté le monde, Dieu m’en ayant montré la grande vanité, — je vis le tsar, pensif et calme ; il semblait las de ses colères et de ses exécutions. Devant lui, nous restions tous immobiles, et, d’une voix tranquille, il nous tint ce discours, à l’égumène ainsi qu’à tous les frères : « Mes Pères, il arrivera enfin le jour par moi tant souhaité où je viendrai ici chercher la paix de l’âme ; toi Nicodime, toi Serge, ainsi que toi Cyrille, soyez tous trois témoins du vœu que je forme : j’entrerai dans ce monastère, moi, criminel maudit, et j’y prendrai le pur habit de moine, puis à tes pieds je me prosternerai, père saint. »
Telles furent les paroles du souverain puissant ; il parlait doucement, et nos larmes coulaient ; et nous priions Dieu d’envoyer la paix et son amour divin à l’âme tourmentée. Et Féodor, son fils ? Durant son règne calme, il ne rêva qu’à devenir ascète ; son somptueux palais, il le changea en cloître ; les lourdes charges du pouvoir ne l’y troublèrent point. Sa grande humilité fut agréée du Ciel qui protégea son règne paisible et glorieux ; et, lors de son trépas, survint un grand miracle : à son chevet, un être éblouissant, radieux, visible à lui seul, s’approcha de sa couche ; le tsar lui parla, le nommant patriarche ; les assistants furent saisis de peur — car le saint Patriarche était alors absent — devant cette apparition céleste. Et lorsqu’il eut rendu son âme pure, un délicieux arôme se répandit.
Nous ne verrons plus jamais un souverain semblable. Ô quel affreux malheur, malheur sans précédent !… Pour nos péchés, nous sommes punis de Dieu, car c’est un meurtrier que nous avons élu comme tsar.
GRÉGORI
Père saint, depuis longtemps je veux te questionner sur la terrible mort du tsarewitch Dimitri, car on m’a dit qu’alors tu te trouvais à Ouglitch.
PIMÈNE
Oh ! oui, je m’en souviens ! Dieu voulut que je fusse témoin de ce crime sanglant ! Devant effectuer une pénitence à Ouglitch, j’y arrivai la nuit, et dès le petit jour j’entendis le son des cloches : c’était le tocsin. Tumulte, cris, tous courent chez la tsarine ; j’y cours aussi, la ville entière était là. Horreur ! J’aperçois l’enfant ensanglanté, sa mère la tsarine près de lui, comme folle ; et la nourrice désespérée, en pleurs. Le peuple furieux massacre la traîtresse. Surgit alors, tout écumant de rage, Judas Bitiagovski, au visage féroce. — « Voici le meurtrier ! » s’exclame tout le peuple ; en un clin d’œil il est exécuté, et l’on poursuit les assassins en fuite ; on les saisit dans leur retraite cachée, on les ramène de force vers le petit cadavre. Ô miracle ! l’enfant mort semble soudain tressaillir. — « Avouez ! » clamait le peuple menaçant ; saisis d’épouvante, la tête sous la hache, les assassins avouèrent et dénoncèrent Boris.
GRÉGORI
Quel âge pouvait avoir l’enfant assassiné ?
PIMÈNE
Àpeu près sept ans. Il aurait aujourd’hui… (dix ans ont bien passé ; non pas, bien davantage : douze ans). Il aurait ton âge, et il régnerait si Dieu l’avait voulu. Par ce navrant récit, je termine mon histoire. Depuis, j’ignore tout du monde extérieur ; je te remets mon œuvre, Grégori ! Quand tu auras fini ta tâche journalière, décris, mon fils, avec simplicité tous les événements dont tu seras témoin : la guerre, la paix, le règne des tsars puissants ; décris les saints miracles des pères bienheureux ; dis les prédictions et les signes célestes. Pour moi, il est grand temps de prendre du repos, et d’éteindre la flamme de ma lampe fidèle… Mais voici que sonnent les matines ; donne-moi ma béquille, Grégori.
(Il s’en va.)
GRÉGORI
Boris, Boris ! tout tremble devant toi ! Personne n’ose même te rappeler ton crime : la fin sanglante du petit tsarewitch ! Et cependant ici, dans cette cellule sombre, on a porté un témoignage terrible contre toi ; tu n’échapperas point aux jugements des hommes, tu n’échapperas point au jugement de Dieu.