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M Sylvie Carrière à M Tessier

Québec, 15 février 1913

Imprudente et romanesque veuve Tessier ! gros’maman pour les intimes. Si j’ai bien compris, cher Ponce Pilate aux jolies mains potelées, vous voudriez dégager votre responsabilité du petit incident qui s’est produit au cours de ma visite à St-Jean, ainsi que du pauvre roman d’amour qui n’existe pas, hélas ! pour le moment, que dans votre imagination et la mienne. Rassurez-vous, elle n’est pas bien lourde cette responsabilité : vous en porterez aisément le faix sans l’aide de votre ami Jacques. Vous n’avez rien à vous reprocher, chère madame, vous ne pouviez pas prévoir ce qui est arrivé. Ne vous fatiguez pas l’esprit à imaginer des complications qui ne se présenteront peut-être jamais et permettez-moi d’attendre, pour mettre mon père au courant de mes affaires de cœur, que j’aie quelque chose de précis à lui confier. Si je me décidais d’aborder le sujet, en ce moment, voici tout ce que je pourrais dire :

« J’aime depuis cinq mois un jeune homme que j’ai vu de profil et à la dérobée, pendant la grand’messe, à St-Jean-Port-Joli, l’été dernier. Lui, tout à son devoir de chrétien et de chanteur, ne m’a même pas vue et n’avait jamais entendu parler de moi avant de m’être présenté par madame Tessier, au réveillon de Noël. Il est cultivateur. Penses-tu que je ferais une mésalliance en l’épousant ? »

Papa croirait que je veux plaisanter ; il me regarderait par-dessus ses lunettes et dirait :

« Est-ce qu’il t’a demandée en mariage ? »

Àmon grand regret, je serais obligée d’avouer qu’il n’y a pas même pensé, et papa dirait en souriant ironiquement :

« Attendons que le fait se produise ; nous verrons alors ce qu’il faudra décider », ou quelque chose d’approchant.

Ce qui presse le plus, gros’maman, c’est de m’assurer des sentiments de votre jeune ami. M’aimera-t-il ? Tout est là. Soyez tranquille, je ne me propose pas de me jeter à sa tête, — pour le moment du moins, — je veux être patiente et me conduire en jeune fille réservée. Je compte beaucoup sur notre séjour à St-Jean, l’été prochain, mais, jusque-là, je vous en supplie, continuez à faire le pont entre nous. S’il allait m’oublier complètement, tout serait à recommencer. Je bénis vos deux mauvais plaisants, ils ont travaillé pour moi ; mais il ne faut pas qu’ils persistent à taquiner le pauvre « petit ». Vous seule avez assez de doigté pour me rappeler, de temps en temps, à son souvenir sans compromettre ma cause. C’est une bien petite flamme qu’il s’agit d’entretenir ; un faible souffle l’empêchera de mourir et pourra aussi la ranimer ; une brise, même légère, risquerait de l’éteindre.

C’est vous qui êtes dans le vrai, gros’maman, il ne faut pas accorder une importance exagérée aux conventions sociales. Sans les dédaigner, vous les remettez à leur place et vous comprenez mieux que la plupart des cultivateurs eux-mêmes la noblesse de leur condition. Bien que j’aspire à devenir le modèle des fermières ; que je me rende compte de la dignité du titre que j’ambitionne ; que j’apprécie pleinement les avantages de la vie au grand air, vous vous doutez bien, n’est-ce pas ? que je ne voudrais pas épouser n’importe quel habitant. Par exemple, je crois bien que je ne pourrais jamais me décider de partir pour l’Abitibi, quoique j’admire beaucoup celles qui ont le courage de le faire. Et encore, je n’en suis pas sûre. Tout dépendrait, évidemment, du sentiment que j’éprouverais pour celui qui me demanderait d’y aller avec lui. Mais il n’en est pas question pour le moment puisque celui que j’aime est de St-Jean-Port-Joli.

« Endroit célèbre au loin et pays pas trop bête… »

(poète local)

qu’il est l’héritier d’un beau bien de famille, d’une grande maison au bord d’un grand fleuve, qu’il a de l’instruction, de la délicatesse, un charmant caractère, une voix bouleversante, et qu’il est beau comme un cœur ! Franchement, dans les dispositions où je suis, il pourrait me demander d’aller passer — avec lui — quelques années au troisième rang de St-Aubert, dans sa cabane à sucre, que j’accepterais avec enthousiasme.

Si je me souviens bien, chère madame, vous avez jadis conseillé la petite déracinée que je suis de se repiquer bien vite en pleine terre ; je suis prête à suivre votre conseil. Je sens profondément le besoin de me transplanter. Les sociologues ont raison de dire que l’atmosphère des villes est déprimante, que les races les plus vigoureuses s’y étiolent à la longue. Savez-vous bien que les Carrière ont abandonné le mancheron de la charrue depuis, déjà, trois générations ?

Papa, pour sa part, a toujours regretté d’avoir quitté St-Jean-Port-Joli. Il dit souvent que s’il pouvait recommencer sa vie, il l’orienterait de façon bien différente. Il a parlé bien des fois de racheter la terre de sa famille et d’aller finir ses jours dans la maison paternelle. Quand il a des ennuis à son bureau ou quand son foie ne fonctionne pas très bien, il va plus loin : il prétend qu’il ne mérite pas son pain quotidien, que le cultivateur seul peut manger le sien en toute sécurité de conscience.

Toute part faite de l’exagération due à sa mauvaise digestion, je le crois sincère. Je suis persuadée qu’il ne verra pas mes projets d’un mauvais œil, surtout lorsqu’il connaîtra notre jeune ami. Je voudrais bien qu’il le voie avant l’été prochain. Si Jean est aussi digne que vous le dites d’être aimé d’une reine, il faut que je prenne les devants, que je m’assure de lui avant que les reines s’en avisent et se mettent en marche pour venir me l’enlever.

Je me méfie aussi des bergères. Dites-moi, les petites Bellanger qui vont aux renseignements chez M. Leclerc avec tant de sans-gêne, ne sont-elles poussées que par la curiosité ?

Chère gros’maman, surveillez mes intérêts et… parlez-moi de lui. Je vous embrasse affectueusement.

S. C.

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